—Jamais, grand'mère….

—Tu vois combien cet homme était indigne. Tu devrais le mépriser, maudire jusqu'à son souvenir. Abandonner une femme, un enfant, dans cette situation! C'est odieux!

—C'est pour cela que je veux le remplacer auprès du petit. En élevant près de moi cet enfant qui est le sien, je lui montrerai combien je l'aimais. Puis je m'attacherai peut-être à l'enfant, et cela me consolera.

—C'est-à-dire que tu continueras à aimer le père en lui.

—Et quand cela serait?

—Un homme qui ne vaut pas une pensée, un regret, car il est parti, je ne te l'ai pas dit, je ne voulais pas te le dire, et tu ne l'as pas demandé, il est parti sans même nous prévenir. Quand tu étais malade et que je craignais de te voir mourir, je ne te l'ai pas dit, je lui ai télégraphié de revenir. Ne recevant pas de réponse, j'ai envoyé à Paris Auguste avec ordre de le ramener, de ne pas revenir sans lui. Et j'ai appris par Auguste qu'il était parti, parti pour l'Afrique, en exploration, quelque voyage d'agrément sans doute, laissant derrière lui, sans plus s'en occuper que si elles n'existaient pas, toutes les malheureuses qui avaient mis leur confiance en lui et l'avaient aimé, toi qui te mourais de chagrin d'avoir été trompée par lui, son fils qu'on va mettre à l'Assistance publique et cette autre femme qui se meurt de désespoir et de misère. Et tu ne repousses pas avec horreur l'image d'un homme pareil! Tu veux garder près de toi, en souvenir de lui, un enfant qui est celui de la femme qui a été ta rivale, qui t'a brisé le coeur! Tu n'as pas de dignité, Laurence, tu n'as pas d'orgueil!

—J'ai aimé, ma mère.

—Et tu aimes encore?

—Je sens que je ne pourrai jamais arracher cet amour qui a jeté en moi des racines si profondes qu'il fait maintenant partie de mon être et que pour les enlever il faudrait anéantir l'être tout entier. Il est comme ces plantes qui peu à peu mangent la terre dans laquelle on les a mises et ne laissent plus dans le vase qui les contient que des racines.

Elle se pendit au cou de madame de Frémilly avec le mouvement éperdu d'une liane qui cherche un appui, et avec des caresses dans les yeux, dans la voix: