Elle avait aimé une fois. Elle avait été déçue. Elle ne voulait pas recommencer une aussi cruelle expérience. Elle aurait voulu conserver son fils dans ses idées, lui inspirer aussi la terreur du mariage, mais il s'éprit tout jeune d'une jeune fille qu'il ne pouvait qu'épouser et il supplia sa mère de lui accorder son consentement.

Elle ne résista pas à ses prières…. Et de cette union, qui fut heureuse, mais courte, naquit Laurence. Puis le baron mourut, suivi de près dans la tombe par sa jeune femme, et de nouveau madame de Frémilly resta seule avec Laurence à élever.

Dès qu'elle vit celle-ci en âge de se marier, dès qu'elle s'aperçut qu'on l'avait remarquée, et que bientôt peut-être on allait chercher à la lui enlever, l'épouvante entra dans son âme…. Et quand Jacques de Brécourt se fut déclaré et qu'elle eut appris quelle vie orageuse il avait menée jusque-là, les plus vives appréhensions l'envahirent.

—C'est tout à fait le baron de Frémilly, pensa-t-elle…. Le sort de
Laurence va être semblable au mien.

Et elle s'efforça de préserver sa petite-fille des poursuites de M. de Brécourt. Mais c'est en vain qu'on essaye de lutter contre l'amour…. On n'y échappe pas plus, quand il doit s'abattre sur quelqu'un, qu'on n'échappe au destin et à la foudre … et bientôt la baronne fut obligée de s'avouer que Laurence aimait.

Elle surveilla alors plus attentivement Jacques de Brécourt, se rassura un peu en voyant combien sa passion était profonde et sincère, quels changements elle avait apportés dans son existence jusque-là vouée au désordre, et elle avait fini, en présence du chagrin qu'elle voyait envahir sa petite-fille, et la ronger lentement, par ouvrir à Jacques de Brécourt les portes de son hôtel.

Peu à peu, la douairière avait été gagnée par la bonne grâce, par la loyauté de l'amoureux et elle commençait à lui rendre toute sa confiance quand s'était produite la visite que nous avons racontée.

Alors, tout changea…. La grand'mère fut reprise de toutes ses craintes…. C'était son sort qui attendait la pauvre Laurence … sa petite-fille adorée. Jacques de Brécourt ne valait pas mieux que le baron de Frémilly, que tous les autres hommes. Il avait joué une comédie infâme…. Il mentait mieux que les autres, sans doute…. Là était toute sa supériorité…. Mais il mentait … et il n'en était que plus dangereux puisqu'on se laissait tromper par ses apparences de sincérité.

Toutefois, avant de rompre, la baronne résolut de l'observer encore. Il devait venir passer la soirée à l'hôtel…. Elle l'étudierait une dernière fois … et d'après l'observation qu'elle ferait de son caractère, de sa duplicité,—elle croyait à sa duplicité,—elle prendrait une décision, même sans prévenir sa petite-fille … car elle voulait préserver celle-ci de l'existence qu'elle avait menée elle-même.

Cette soirée, la dernière qu'il devait passer près de Laurence … avait été fatale à Jacques de Brécourt. L'esprit prévenu par la visite qu'elle avait reçue et persuadée que Jacques de Brécourt les trompait toutes les deux, sa petite-fille et elle, madame de Frémilly interpréta toutes les paroles du jeune homme, ses plus chaleureuses protestations et ses plus sincères serments d'amour éternel, dans un sens qui lui fut défavorable.