—S'il le faut. Elle ne peut pas me laisser ainsi, après les serments qu'elle m'a faits, les rêves qu'elle m'a laissé entrevoir. Il faut que je sache ce qui l'a changée, pourquoi, à la veille même de notre mariage, on me chasse de chez elle sans raison; car on m'a chassé, Mareuil, chassé, comme si j'avais commis quelque acte indigne. Je ne puis pas supporter un tel affront, si je pouvais à la rigueur me consoler de mon amour perdu; mais je ne m'en consolerai pas et cela m'est plus sensible, hélas! que l'affront subi. Mais qu'ai-je fait? Qui a pu éteindre en son coeur la flamme dont elle brûlait pour moi et dont elle semblait heureuse de brûler, elle me l'a dit! Je ne la soupçonne pas, je n'y comprends rien. Mon esprit se perd. Et je ne vois, je ne comprends qu'une chose, c'est que je ne puis rester ainsi dans cette incertitude, dans ces tortures, et que j'irais chercher, fût-ce au fond des enfers, le mot de cette énigme!

—Je n'essaierai pas de te retenir, dit Mareuil; je conçois ton état d'âme, bien que je le trouve un peu exagéré; mais quand on aime!…

—Je vais prendre le train, ce soir, déclara Jacques, et demain, je l'espère, je serai fixé.

V

Jacques de Brécourt ne devait être fixé ni le lendemain, ni les jours suivants. Mais avant de raconter ce qui se passa au château de Marconnay, nous allons suivre d'autres personnages dont le rôle, encore obscur, devait avoir sur la suite de cette histoire de si tragiques conséquences.

La visiteuse mystérieuse de madame de Frémilly s'était éloignée avec l'homme qu'elle avait rejoint, et avec qui elle avait eu le court entretien que nous avons reproduit, du côté de Montmartre. Elle avait pris la place de la Trinité, monté la rue Blanche et suivi le boulevard extérieur jusqu'à l'entrée du passage de l'Elysée-des-Beaux-Arts, ruelle étroite, obscure même en plein jour, et où la bise sifflait, l'hiver, lamentablement. Elle était, nous l'avons dit, entièrement vêtue de noir, l'air humble et assez convenable, la figure souffreteuse et triste. Elle ne parlait plus. Elle marchait docilement aux côtés de son compagnon, qui, satisfait sans doute de la réussite de son odieuse machination, portait haut la tête et avait l'air de s'offrir à l'admiration de tous les passants. C'était un homme encore jeune et de visage déjà flétri, portant de longs cheveux et dont la mise annonçait une détresse cachée. Il était vêtu, en effet, d'un paletot dont l'étoffe était abominablement râpée aux coutures et dont le col était orné d'une fourrure bon marché et usée où le cuir apparaissait par endroits. Il était coiffé d'un chapeau de feutre à larges ailes, décoloré par les pluies, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir la démarche hautaine de l'homme qui se croit le point de mire de tous les regards. Son nom était aussi prétentieux que toute sa personne, il se nommait Régulus Boulard et était aide-préparateur chez un grand photographe du boulevard. Sa compagne s'appelait Noémie Dartel.

A l'entrée du passage, Régulus demanda à Noémie:

—Tu as pris la clef?

—Oui.

—Et tu l'as enfermé?