La bonne mère appelait: Clémence! arrive ici, Clémence, tu verras bien ce qui va passer, mon enfant!
Barnave, Hélène et moi, sur cette route de l'épouvante, nous attendions, pareils à des malheureux que l'on vient chercher pour les conduire à l'arbre du malheur.
Tout à coup nous voyons Castelnaux... O misère, ô pitié! ce n'était pas le fou de la reine... O douleur! c'était la tête de Castelnaux! l'œil sanglant, la bouche ouverte et les cheveux pendants—empreinte de cet effroi que jette la mort quand elle est lente à venir.
Cette tête, asile ingénu de tant de courage et d'un si pur dévouement, se balançait au hasard. Penchée, elle voltigeait autour de la tête de Barnave. Elle voltigeait, obéissante, à un caprice bizarre, et sans rien dire, et sans rien voir, muette, et se balançant joyeusement, à tout prendre; jamais tête d'homme ne s'était balancée ainsi.
Et l'homme qui la portait au bout d'une pique s'assit sur le banc de l'auberge en criant: À boire! à boire! Il avait bien joué son rôle en cette tragi-comédie, il avait soif, il voulait boire et se reposer un peu, et pendant qu'il parlait, la tête de Castelnaux allait çà et là, nonchalamment, comme une girouette par un vent faible et douteux.
Dans cette épouvantable révolution où la force venait d'en bas, de si bas, ils avaient pris l'habitude, une fois pour toutes, de couper ainsi les têtes et de les placer au sommet des piques, comme les Romains y plaçaient une botte de foin... rien ne leur semblait plus simple et plus naturel. Une pique appelait la tête, une tête appelait la pique; on vous tuait pour un soupir, pour une larme, une grâce, une pitié, un regard sympathique au malheur! Votre tête, aussitôt qu'elle déplaisait au peuple, était une tête coupée!... Ainsi, ils avaient coupé la tête de Castelnaux pour lui apprendre à saluer la reine, à se découvrir à son passage, à l'appeler Majesté, à crier: vive le roi! Castelnaux! Castelnaux! parfaite image de l'antique fidélité! Castelnaux, vieux sujet d'autrefois, qui meurs et qui reviens, mort, faisant cortége aux côtés de son roi malheureux! À l'aspect de cette tête, Barnave se sentit mourir.
Cela fut si fort que l'Horace tomba des mains du savant, que la mère en oublia sa fille, et l'homme aux insectes, son papillon à tête de mort.
Moi je m'élançai au-devant du char funèbre, en criant: Au crime! au meurtre! et cette avant-garde qui se reposait haletante comme le tigre repu, je la tirai de son repos.
Alors, si vous eussiez été là, vous l'eussiez entendue rugir, cette foule:—À la lanterne! à la lanterne! à la lanterne, l'Autrichien! Mort à l'Allemand!
Ah! le hoquet aviné et sanglant de cette horrible foule! Elle avait oublié le roi et la reine.—À la lanterne! à mort! à mort, l'Autrichien! et la tête de Castelnaux, tout à l'heure abandonnée à la nonchalance du sans-culotte qui la portait, s'agitait terriblement, accusant toutes les passions de la foule. Qui eût dit à Castelnaux qu'il serait un jour l'expression de la colère populaire? mais aussi qui l'eût dit à Barnave?... En ce moment, je me crus perdu: si la colère du peuple ne se fût calmée, à l'instant j'étais un homme mort!