Notre jeune homme écoutait ces choses dans le plus morne étonnement:—Mais, dit-il, je croyais que le plus criminel de ces criminels de là-bas, c'était Mirabeau, non pas Mirabeau l'honnête homme, mais celui qui est mort.
Le vicomte, hors de lui-même, leva les mains au ciel!—Oui, s'écriait-il, vous dites bien, vous êtes dans la vérité! sinon dans la démence. À coup sûr, le plus scélérat, c'est Mirabeau! Honte à lui, honte à Mirabeau, celui qui est mort! malédiction sur Mirabeau!
—Messieurs, Messieurs, m'écriai-je, il ne faut pas être injuste pour le génie, et croyez-moi, ne maudissez pas Mirabeau! Il a été pardonné par la reine; moi qui vous parle, j'ai vu aux pieds de la reine Mirabeau vaincu par Sa Majesté!—Donc silence à vous, jeune homme, et silence à vous, son frère! Il est mort innocent. Il est le seul qui ait compris son époque, et vous ne l'avez pas plus comprise, vicomte, que Marat lui-même ne l'avait comprise. Ainsi, bénissez le nom de votre frère, et loin de le maudire, honorez sa mémoire! Soyez-en fier, et puisque son temple est brisé par ce peuple impie, ardent à détruire avec rage ce qu'il adorait avec crainte, rendons dans notre cœur son temple à Mirabeau!
Le vicomte se découvrit, ses yeux se remplirent de larmes: Vous me soulagez d'un grand malheur, me dit-il, et d'un grand doute. À présent je puis mourir avec le nom de mon frère; à présent je mourrai en gentilhomme, en confessant que je suis le frère de Mirabeau.
Il se leva. Il reprit son sabre et le remit à sa ceinture.—J'ai sur le flanc une blessure que m'a faite Barnave, un coup d'épée qu'il m'a donné dans ses beaux jours, et qui me fait toujours souffrir. Pourtant j'imagine que j'aurais rendu un grand service à Barnave, si je l'avais tué, ce jour-là. Pauvre Barnave! Hélas! que d'honnêtes gens se sont perdus dans ce gouffre, sans me compter! À ces mots, il prit congé de nous deux, en homme qui se fait violence; il prit ma main et celle de l'étranger.—Je m'appelle Mirabeau, nous dit-il; Dieu sauve le roi et la reine!
Le jeune homme répondit modestement:—Sauve Dieu la reine et le roi! Je m'appelle Mozart.
Je dis avec eux: Sauve Dieu le roi et la reine! Nos adieux furent une prière. Je priai aussi pour vous, Hélène, et cette prière, je la fis tout bas dans mon cœur. Quant à mon nom, je n'osai pas le dire après ceux de Mirabeau et de Mozart.
Nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir. Chacun de nous finit comme il devait finir. Le gentilhomme est mort de misère; l'artiste mourut d'ennui, victimes l'un et l'autre de la révolution.
Et moi, resté seul de ce grand naufrage, errant autour du Rhin, ombre vieille et grondeuse, je m'aperçois que je viens de vous faire un conte allemand.... Mon conte finit comme tous les vieux contes français commencent: Il y avait autrefois un roi et une reine.