Cependant chaque homme était appelé à son tour, à l'audience du maître, et je les voyais sortir, l'un après l'autre, du cabinet de l'empereur, celui-ci content, celui-là soucieux; l'un touchait la terre à peine, et l'autre, on eût dit qu'il avait le Brooken sur les épaules! Ils allaient ainsi du ciel à l'abîme, heureux, déconcertés, radieux, triomphants, et s'inquiétant fort peu de la philosophie de l'empereur.
De son côté, ma propre philosophie était en pleine déroute, et, pour me rassurer quelque peu, moi-même contre l'égalité qui m'opprimait, je regrettais sincèrement (vous m'allez prendre en pitié) de n'avoir pas sous les yeux un vieil arbre généalogique des Wolfenbuttel, que j'avais courageusement et philosophiquement dédaigné dans mes jours d'indépendance et de liberté! Que n'aurais-je pas donné à cette heure, pour contempler à mon bel aise, avec les yeux de la foi, cette longue pancarte sur laquelle mille noms divers formaient comme un vrai labyrinthe sans issue! Alors, que d'orgueil à contempler dans leur cours, ce mince filet d'eau, ce torrent, ce fleuve immense et cet océan d'enfants issus de même race, abbés, marquis, princes, comtes et ducs, généraux, cardinaux, évêques, abbesses, duchesses et novices! Pas un marchand pour entacher la noble souche, et tous ces membres d'une race authentique, et qui remonte à Jules César, étiquetés comme autant de vieilles bouteilles!... J'avais pourtant dédaigné tout cela, ce matin même, avant ma triste visite à l'empereur!
Je possédais aussi, comme pendant à ma généalogie, une carte de mes domaines paternels, et j'avais naguère, comme un héros que j'étais, poussé l'héroïsme à ce point que ces villes, ces châteaux, ces prairies, ces étangs, ces parcs, ces pâturages, m'apparaissaient comme un point dans l'espace... on appelait tout cela ma principauté, et ma principauté me semblait ridicule. O vanité! m'écriai-je, et trois fois vanité de ces possessions, représentées par ces points dans l'espace! Ici, le printemps n'a plus de zéphyr, l'été plus de beau soleil! «ma terre» est stérile! Pas un grain de blé dans ces sillons! Pas une fleur dans ces jardins! Ainsi parlant, je traitais ma noblesse impitoyablement, aussi bien que ma fortune.
... En ces moments superbes, je touchais à l'apothéose, ou tout au moins au piédestal!... Voyez pourtant le changement de mon esprit! Parce que l'empereur ne m'avait pas appelé tout de suite, et parce qu'il faisait entrer chez lui, avant moi, un capitaine, un magistrat, un poëte, eh! que dis-je? un laboureur,... je trouvai qu'il agissait mal avec mes aïeux, mal avec mes domaines, mal avec mon génie, et je me demandai si j'étais fait pour être ainsi traité, moi un prince Wolfenbuttel!
«—Monseigneur, me dit un chambellan, S. M. vous attend. Elle ne savait pas que vous vous étiez présenté chez elle; elle est fâchée que vous ayez attendu...»
À ce mot Monseigneur, à ces excuses royales, je sentis remonter mes bouffées d'orgueil; soudain, le courtisan redevint un philosophe, et, dédaigneux de cette faveur enviée il n'y avait qu'un instant, j'hésitais d'autant plus à entrer chez Sa Majesté, que cette foule émerveillée ne savait pas comment je pouvais hésiter.
Sur l'entrefaite, une pauvre dame à l'air timide, au regard timide, s'était levée, et se tenait debout contre la porte. Elle était suppliante, et, sans nul doute, sa vie entière était en jeu, dans cette minute formidable. Au moins, en ce moment, mon orgueil fit une bonne action.—Faites-moi l'honneur de passer la première, madame, lui dis-je avec respect: je viens de m'avouer à moi-même que je n'ai rien à dire à l'empereur... Et la dame, à ces mots, se hâta si fort, qu'elle oublia de me remercier, comme c'était sans doute son intention.
Telle fut ma première, et mon unique audience à la cour de S. M. impériale. On peut juger si ce fut un scandale énorme à cette cour, obéissant encore aux lois les plus absolues de l'étiquette... mais, chose étrange, incroyable, inouïe!... il arriva que ma conduite obtint un sourire de ma mère; elle approuva, d'un signe de main, à la façon d'un Jupiter Tonnant, cette énormité philosophique.—Oui da! me dit-elle, notre maître a brisé le premier toutes les barrières, et il appartenait peut-être à un Wolfenbuttel d'apprendre au César, qu'on ne doit rendre au César que ce qui revient au César. Vous voulez être honoré, Sire, honorez votre sceptre. Ainsi je vous loue, et je vous dis sincèrement que vous avez bien fait, monsieur mon fils.