La reine était absente, et ma mère avait été introduite, par la volonté de Sa Majesté, dans l'appartement même de la reine. C'était une vaste chambre, un appartement royal. On y voyait le portrait de l'infortuné roi Louis XVI, il était entouré de Mesdames, filles de Louis XV; ces portraits étaient empreints d'une sévérité inaccoutumée, et représentaient les princesses dans les habitudes de leur vie, à l'ombre, en même temps que l'accessoire adoptait le goût le plus moderne. Il y en avait une qui lisait un livre pieux appuyé sur les ailes d'un amour, l'autre tenait entre ses genoux une lourde basse dont elle paraissait jouer solennellement; il y avait dans les autres portraits, des petits chiens et des vases de fleurs. Ma mère, au moment où je vins la rejoindre, était occupée à considérer le portrait de Marie-Antoinette. L'artiste avait placé cette aimable et noble figure au fond d'une rose épanouie, élégant et diaphane compliment à la Dorat.

C'était, dans ce beau lieu, une exquise élégance, une richesse intelligente et pleine de goût. N'eût été l'aigle aux deux têtes de la maison d'Autriche, et la couronne de France, qui éclataient de toutes parts, on eût plutôt soupçonné dans ces retraites la jeune femme que la reine. Ma mère, plus heureuse que moi, l'étiquette et le respect me retenant sur le seuil de la chambre à coucher, put contempler à son aise cet intérieur plus que royal. Ma mère se souvenait encore, il y a vingt ans, de tous ces détails du coucher de la reine; elle me les a racontés bien souvent. Chaque fois que nous parlions de la reine, elle me racontait qu'elle avait vu, le soir dont je parle, un spectacle inattendu, charmant et d'une simplicité qui ne pouvait se pardonner qu'à une reine de cette grâce exquise et de cette auguste beauté. En même temps, ma mère, enchantée et chagrinée à la fois, racontait tout ce qu'elle avait entrevu dans ces ténèbres éclairées: les simples préparatifs de la toilette du soir, le manteau pour la nuit, la longue camisole blanche et boutonnée du corsage au menton, simple et chaste vêtement du sommeil, le simple mouchoir et la longue coiffe qui devaient envelopper cette tête royale; au pied du lit, sur un tapis des Gobelins représentant un paysage allemand deux pantoufles, dignes d'une grande dame chinoise, attendaient le plus joli pied qui fut en France.—Ah! je me vois encore en la chambre de notre jeune archiduchesse, reprenait ma mère en soupirant, tant il y avait de simplicité et de goût autour de cette couche d'une reine que la France salua avec tant de transports d'amour et d'orgueil, quand elle lui donna son premier dauphin!

Souvent, depuis ce temps, en résumant mes souvenirs, j'ai cherché à me figurer quel dut être l'effroi et l'étonnement du premier brigand qui pénétra, l'horrible nuit du 6 octobre, dans la chambre de Sa Majesté. La porte se brise, et la reine, en sursaut réveillée, échappe, à demi-vêtue, à ce brigand, resté seul dans ce sanctuaire, épouvanté et comprenant à peine son audace! Indigne populace! Ah! l'indigne! Elle ne sait pas s'arrêter aux rideaux de l'alcôve royale! Elle a impitoyablement foulé à ses pieds sanglants le sommeil du roi, le silence de sa demeure, l'alcôve de la reine et son lit, fouillé par les baïonnettes de ces misérables!... L'invasion de Versailles! Elle a plus déshonoré ce peuple affreux que l'échafaud du 21 janvier sur la place de la Révolution!

Certes, nous comprenons Marie-Antoinette allant à la mort, sur une charrette, au milieu de l'injure et des respects; mais la reine, enfermée à Versailles et vouée aux tortures de l'émeute, entre les têtes coupées de ses gardes-du-corps... Voilà ce qui va au delà de toute espèce d'invention!... Ce sont là de ces enseignements qui ont manqué à Bossuet.

À ma première entrée au château de Versailles, j'étais loin de prévoir toutes ces ruines; je jouissais de tout ce que je voyais, en vrai jeune homme, et je tâchais de deviner, à force de passion, tout ce que je ne voyais pas. Je portais envie à ma mère, qui me laissait sur le seuil de la chambre royale; naguère j'étais entré dans la chambre du grand Frédéric, je m'étais agenouillé devant le lit de camp sur lequel il était mort, j'avais posé mes lèvres sur la table où il écrivait ses histoires, ses musiques, ses lettres à Voltaire, les épitaphes de ses chiens et ses plans de bataille. Eh bien! les murs habités par ce grand homme, les lieux où il rendit le dernier soupir, les meubles consacrés par cette pensée royale, ont produit sur moi, Allemand et encore enfant, moins d'effet que n'en produisirent le salon de la reine, son portrait si moderne au milieu des portraits de la famille royale déjà si gothiques; j'aurais donné l'épée et le sceptre de Frédéric le Grand pour le miroir de la reine; Dieu sait pourtant si j'admire, en mon par dedans, le roi de Prusse, moi qui admire jusqu'à ses vers!

Vous croirez peut-être que ce fut ici l'effet des influences secrètes, des invisibles parfums, des traces indicibles que laisse une femme aux lieux qu'elle habite, jetant à pleines mains je ne sais quel charme ineffable qui la fait reconnaître; non, à coup sûr, ce n'était ni le même parfum, ni l'élégance et le goût; malgré moi, malgré la reine peut-être, je me sentis dans une atmosphère plus élevée, et dans un air plus vaste et plus pur. Qu'on me pardonne ces folles paroles, l'expression me manque; hélas! je suis forcé d'aller au delà de ma pensée, il m'est impossible de la dire exactement... Un grand poëte se tirerait de cette peine avec une ode, et l'orateur chrétien se réfugierait sur les hauteurs de l'oraison funèbre... Que de fois, songeant à ces visions, j'ai regretté de ne pas être, un jour, un seul jour, Tacite ou Juvénal, Pindare ou Bossuet!

Nous attendîmes ainsi longtemps, ma mère et moi; ma mère, en s'étonnant qu'une reine de France pût n'être pas chez elle, à cette heure; et moi, en me hâtant de comprendre l'inconcevable bonheur qui m'avait amené du fond de l'Allemagne, en ce lieu splendide, où la plus grande dame et la plus vraiment royale du monde entier allait venir.


DEUXIÈME PARTIE