—S'il plaisait, dit-elle, à Votre Majesté, de recevoir en ce moment votre cousine, madame la princesse de Wolfenbuttel; elle attend, là-haut, dans les petits appartements, le bon plaisir de Votre Majesté.

À ces mots, la reine soulagée d'un grand poids:—Amenez-la tout de suite, ma bonne Châlons, s'écria-t-elle; j'ai oublié que j'avais donné ce soir même un rendez-vous à ma cousine... Hélas! le roi est rentré, madame de Wolfenbuttel peut venir sans être présentée, et vous, Mesdames, honorez d'un bon accueil ma chère compatriote, même quand vous la trouveriez encore un peu trop Allemande pour nous.

Une dame du palais vint, en effet, nous chercher, ma mère et moi; elle nous fit traverser les petits appartements de la reine, sa demeure intime, sa bibliothèque et son boudoir orné des plus belles glaces que Venise ait biseautées. Ce réduit caché lui plaisait par sa solitude, et faisait un contraste heureux avec le reste du palais, retraite austère et profonde où la reine était cachée à tous les yeux.

Dans ces cachettes, Marie-Antoinette se dérobait aux fracas du palais, aux lignes droites de ses jardins, au murmure impatientant de ses eaux. Elle était seule, inaccessible aux lâches, aux intrigants, aux flatteurs, aux courtisans. Très-souvent la reine disparaissait tout à coup de ses appartements, et c'était un bonheur pour elle d'échapper un instant aux hommages, aux respects, aux demandes, aux adorations.

Un escalier dérobé conduisait, de ce réduit, à l'appartement de madame de Polignac; ainsi la reine pouvait voir son amie à toutes les heures. Ma mère descendit cet escalier à grand'peine, embarrassée qu'elle était dans l'ampleur de sa robe. J'ignore ce qui se passait dans l'âme de ma mère, mais cette réception nocturne et cachée; et cet escalier difficile, étroit,.. bourgeois, l'heure avancée de la nuit, toutes ces choses si peu semblables à l'étiquette d'une cour, devaient la jeter dans un indicible étonnement.

Tout à coup s'ouvrit une porte, et nous nous trouvâmes, ma mère et moi, dans un salon moderne, faiblement éclairé, en présence de plusieurs femmes en négligé, qui me parurent, les unes et les autres, d'une éclatante beauté. Je n'ai jamais vu un assemblage plus choisi de jolies têtes; elles étaient groupées dans un coin du salon, les yeux ouverts, la bouche ouverte, curieuses, empressées, avec un sourire à moitié commencé, qui n'attendait qu'un signal pour devenir ironique; au fond du salon toutes ces têtes formaient un bloc de beautés de toutes sortes, blondes et brunes, joyeuses, tristes, graves, riantes; toutes ces formes se confondaient d'une façon ravissante; au premier coup d'œil, à la première émotion, il eût été impossible de faire un choix dans cette masse enchantée; on ne distinguait personne et pas même la reine; car c'était, parmi ces dames, à qui l'approcherait de plus près; la reine était assise sur un tabouret; les unes étaient à ses pieds devant elle, d'autres à genoux lui servaient d'appui comme les bras d'un fauteuil; plusieurs étaient derrière elle, penchées sur elle, l'abritant sous leurs poitrines de vingt ans; les hommes se tenaient dans un coin opposé du salon; ils s'étaient levés pour nous recevoir.

Ma mère se tira bien de cette inquiétante présentation. Elle avait été belle et sa démarche était naturellement pleine de noblesse et d'aisance. Elle avait connu Marie-Antoinette enfant; elle fut donc reçue avec bienveillance, en dépit de sa robe à vastes paniers et de ses diamants gothiques. D'ailleurs, la reine se levant brusquement, et se faisant un passage à travers le groupe qui l'entourait, alla au-devant de ma mère et la baisa à deux reprises:—Soyez la bienvenue, ma cousine, dit-elle à ma mère, soyez la bienvenue à ma cour; je vous rends grâces de vous être souvenue de moi.

Puis, se tournant vers moi, qui suivais ma mère:—C'est donc vous, Monsieur, me dit-elle, qui vous êtes enfui si brusquement de la cour du roi mon frère? Nous avons ici de vos nouvelles, Monsieur, vous êtes un philosophe dangereux, un esprit fort qu'il faut dompter et que nous dompterons, soyez-en sûr, si vous voulez y mettre un peu de bonne volonté.

Disant ces mots, elle se tourna vers les dames de son intime compagnie.—Or çà, dit-elle, on vous dénonce ici une jeune demoiselle d'honneur qui garde un secret mieux que personne. Et c'est à vous que le compliment s'adresse, à vous, la mystérieuse Hélène de Salzbourg.—Vous ne m'aviez pas dit, comtesse Hélène, que nous avions un cousin de cet âge et de cette tournure, ajouta la reine en souriant.

Cette beauté, que la reine interpellait si vivement, était, en effet, une aimable et charmante personne de l'antique maison de Salzbourg, alliée aux Wolfenbuttel; elle avait nom Hélène, et, jusqu'à l'âge heureux de quinze ans, elle et moi, nous avions étudié dans les mêmes livres, joué aux mêmes jeux enfantins, et chanté les mêmes chansons. Puis, à l'heure des noces royales, la jeune Hélène de Salzbourg était partie avec la jeune archiduchesse, qui l'avait amenée avec elle à Versailles, promettant chaque jour de la rendre à la cour de Vienne, et chaque jour la jeune reine et la jeune comtesse étaient plus nécessaire, celle-ci à celle-là. Cependant Hélène avait rougi aux paroles de la reine, puis, s'avançant en tremblant, elle vint embrasser ma mère, et elle répondit à mon profond salut par une révérence aussi cérémonieuse qu'amicale, pour le moins. En Allemagne, elle m'appelait son frère; à la cour de France, elle ne me traitait plus qu'en étranger!