—«Cette main est la main d'un franc gentilhomme, un noble cœur bat dans cette poitrine, une âme généreuse anime ce regard; mais le cœur et l'âme, la passion a tout usé. Homme faible, ton grand malheur est d'avoir joué avec ta passion, de t'en être méfié, d'avoir eu peur de ton bonheur, d'avoir reculé devant ta fortune. Ta fortune! elle eût fait envie à tous les rois de la terre; ton bonheur! il eût dépassé tous les rêves de l'ambition la plus forcenée! Malheureux, tu n'as pas osé être heureux. Ta main a tremblé, ton regard s'est troublé, tu as voulu donner le change à ton amour; tu l'as perdu dans une liaison fatale; tu l'as profané dans un lien coupable; meurs de chagrin et de repentir; meurs, victime de tes regrets!... depuis longtemps tout est fini pour toi!»

À mesure que cet homme parlait, sa taille et sa voix semblaient grandir... Il y avait dans cette voix autant d'émotion que de terreur. Le prophète lui-même était ému. Quant à M. de Vaudreuil, accablé, muet, épouvanté, il jetait un regard d'effroi sur l'inflexible visage du magicien... dans cet état, c'était pitié de voir M. de Vaudreuil.

—«Pour vous, dit le sorcier au prince d'Esterhazy, vous, simple et bon, vivant d'amitié et de dévouement, votre vie est attachée à celle d'une autre créature... Ainsi, veillez sur cette tête si chère, protégez-la, défendez-la contre la calomnie et l'injure... Où elle ira, vous irez; si elle meurt, vous êtes mort!»

Adhémar qui voyait que la sorcellerie allait au noir:—Sorcier, mon ami, tu es obscur comme feu l'almanach de Liège, et je ne croirai pas un mot de ta science, ou bien tu nous diras un peu mieux que tu ne fais à quelles destinées nous sommes clairement réservés.

Donc parlons sans métaphore, et dis-nous ce que tu veux dire avec cet habit rouge qui est un signe de mort.

—«N'êtes-vous pas tous gentilshommes, reprit le sorcier. Eh bien! malheur à vous! Malheur à vous qui, par vos folies, vos prodigalités insolentes, et par vos injustes priviléges, avez lassé la patience éternelle du peuple! Malheur à vous, qui avez élevé des Bastilles, à vous qui peuplez les bagnes! à vous qui baignez les échafauds du sang des misérables! Vous êtes gentilshommes, et vous demandez ce qui vous menace? Écoutez les cris des filles que vous avez séduites; voyez les pleurs des maris déshonorés; regardez, au pharaon, la capitation de vingt villages; rappelez-vous les lettres de cachet, les corvées, les justices secondaires, les exécutions seigneuriales, les pigeons de vos colombiers, les sangliers de vos forêts, et vous comprendrez quel est l'habit que vous portez, quelle est la couleur qui vous désignera aux coups du peuple dans les jours de sa justice; or, comprenez-vous, Messieurs les gentilshommes, mon énigme ou ma révélation, comme vous voudrez l'appeler?

À ces mots du sorcier, Adhémar s'emportant:—Tu mens, dit-il, de quel droit, misérable, viens-tu porter l'effroi dans un salon paisible, où tu n'as été introduit que comme un simple amusement?

—«Ah! reprit le sorcier, vous y voilà donc. Ceci est un jeu, à votre sens, un jeu! Vous avez voulu vous amuser de ma crédulité; vous avez cru qu'on pouvait dire à un homme: Viens çà, laisse ton livre au milieu de sa page commencée; viens, que l'hiver, la nuit, le bandeau placé sur tes yeux ne t'arrêtent pas dans ta marche, et tu nous amuseras comme un bateleur, comme un histrion. C'est très-bien dit, Messieurs, mais je ne suis pas un bateleur. Je suis ici parce que vous m'y avez appelé; je suis ici pour vous dire, à vous, Messieurs, à vous, Mesdames, quelques-unes des menaces de l'avenir! Vous l'avez voulu, vous m'avez cherché, vous ne m'éviterez pas!»

Ma mère, à ces mots, pour en finir avec cet homme, imagina de lui confier sa main loyale et ferme... Elle était peut-être la seule femme de cette assemblée qui n'eût pas peur.

—«Voici, dit le sorcier (l'interrogeant à peine), une heureuse main; mais je n'ai rien à vous annoncer, Madame; votre main et le visage de votre fils sont même chose. Si la mer est calme, et si le vent se tait, celui-là est un plus grand sorcier que moi, qui annonce orage et mauvais temps.»