—Non pas, disait-elle, en se défendant d'un geste énergique, non pas, messire, non, vous ne verrez pas mon visage; à Dieu ne plaise en effet, que je joue ici même, en cette folle nuit, sur un regard, tout le bonheur de ma soirée. Est-ce donc ainsi que vous obéissez à la rêverie, ô rêveur? Donc fiez-vous à moi, comme à vous je me fie. Et elle ajoutait je ne sais combien de saillies vives et tendres, agaçantes et timides. J'étais muet, j'étais fou. Cependant tout à côté de cette retraite mystérieuse où M. le régent avait laissé son empreinte et ses souvenirs, les sons bruyants de l'orchestre ajoutaient un enivrement mortel, à mon enivrement.
—Au moins, repris-je, au moins laissez-moi, en partant, un nom que je puisse murmurer dans mes beaux jours, un nom auquel je rattache une idée, un souvenir... une obéissance, un respect. Ceci est très-sérieux, madame, et je ne plaisante plus.
Elle reprenait sur un ton incroyable de causticité féminine:
Oh! oh! nous voilà, en effet, tombés dans le sérieux! Madame! Ah! fi le gros mot pour cette heure emportée et frivole! Ami, croyez-moi, obéissons à l'heure présente, et gardons-nous de renvoyer ce fraternel toi dans le séjour des ombres, comme un fantôme après minuit. Quoi donc! tu veux être sérieux à propos d'amour, sérieux au milieu de la vapeur d'un bal masqué? Regarde, autour de toi tout est ruine, et menace; il n'y a plus rien qui soit debout dans l'ancien monde. Et pourquoi ne serions-nous pas, toute une heure, oubliant vous, ce que je suis; moi, ce que vous êtes, Monseigneur? Ici même, ici, un premier prince du sang se laissait tutoyer par madame de Phalaris?
—Qu'il en soit ainsi, lui dis-je, et puisque madame ne veut pas qu'on la voie, au moins a-t-elle un nom qui la rappelle à mon souvenir quand je n'entendrai plus ce bel esprit qui parle avec tant de grâce... et de tristesse...
—Et quoi! dit-elle, ma voix ne dit rien de plus, non pas même un brin de tendresse... un peu d'amour?
Je sentis sa main trembler dans la mienne... Il y eut comme une larme à travers la dentelle jalouse... Ah! qu'elle était belle! Elle exhalait les plus charmantes odeurs de la jeunesse. Elle était toute grâce et tout sentiment.., elle se livrait... elle se défendait... elle voulait... elle ne voulait pas... elle avait des licences qui me semblaient venir du ciel même d'Anacréon ou de Gentil Bernard!
C'était bien la femme abandonnée à l'extase, à la crainte, aux transports d'une minute ineffable... Ignorante, elle interrogeait une âme ignorante, elle pensait, elle pleurait tout bas! Tantôt elle m'attirait dans ses bras, sur son sein charmant, tantôt elle me repoussait, avec tant de force et d'énergie! Heureuse—épouvantée—insolente—altière—humble à mes pieds—agonisante! Elle était toute flamme et tout frisson, tout délire, haletante, éperdue... et moi, je passais par toutes ses transes, je provoquais toutes ses espérances, je subissais toutes ses douleurs. Je priais, j'ordonnais, je pleurais, je me fâchais... je lui disais: va-t'en! Je la rappelais... consolée! O lutte étrange! ô mystère! Enfin, tout d'un coup, lorsqu'elle eut demandé grâce et pitié, je m'emparai de cette inconnue et, sans rien attendre, ébloui, furieux, j'ouvris ses bras à mon amour; ses bras me retinrent avec une passion silencieuse et frénétique. Oh malheureux! je ne songeais qu'à mes transports du moment, je me livrai à cette femme comme à moi elle se livrait; inconnu à elle inconnue, et délirante, elle à moi délirant, à moi tout jeune, à moi timide, amoureux, plein de fièvre... ô bonheur! Elle était donc à moi cette beauté invisible!... elle était à moi, elle vivait pour moi, et j'embrassais un fantôme! Hélas! tant de passion... et déjà tant de remords! Pygmalion, ta statue est un marbre inerte... O dieu d'amour, fais au moins que je la voie, et qu'elle me sourie! et qu'elle me donne... un baiser. Elle était là furieuse, insensée et pleurante! Elle m'appelait un traître, elle m'appelait un lâche! Elle se maudissait... elle me maudissait. En vain par ma crainte et par mes respects, je voulais protester contre l'entraînement qui l'avait perdue... Elle était immobile! Elle était silencieuse! Étonnée, elle-même, de ce grand crime dont elle était la complice innocente... Oui! Elle avait honte et je partageais sa honte... Elle avait peur et j'avais peur! Ces grands yeux qui me regardaient semblaient mettre au défi ma probité, ma loyauté, ma chevalerie!... Enfin, quand elle me vit à genoux, baisant ses mains, et demandant à mon tour: grâce! pitié! pardon!
—Tu ne me verras pas, dit-elle! Et tu ne l'auras pas, ce baiser que ta bouche implore!—Adieu!
Il faut bien que je le châtie et que je me châtie! Adieu! Elle était déjà sur le seuil de cette porte où l'avaient conduite sa hardiesse et sa mauvaise étoile... Elle s'arrêta, comme obéissante à un remords mêlé de pitié, et d'une voix plus douce, et d'un regard plus tendre, elle ajouta: Pourtant si bientôt arrivait ton dernier jour... mon dernier jour!... Si ton souvenir et ta pitié me restaient fidèles... ou tout au moins si par quelque grande action vous vous montrez digne enfin de ce qu'on a fait pour vous... vous verrez mon visage... ami, vous saurez mon nom... nous mourrons dans notre premier... dans notre dernier baiser!