Et comme il vit à mon désespoir muet que le remède était trop grand pour le mal:—Non, non, me dit-il, ne faites pas cela. Faites mieux; recommencez un autre amour, un amour complet, retournez au bal et gardez assez de sang-froid pour arracher le masque de la première qui se livrera. Vous avez raison, point de moitié de bonheur, je n'en veux pas pour moi, nous n'en voulons pas, nous autres qui avons une âme. Et cependant, cher prince, moi, qu'un abîme aussi sépare à jamais de l'amour qui me tue, ah! si j'avais touché seulement sa main, si son regard était tombé sur moi, agenouillé, à ses pieds, si j'avais entendu sa voix m'appeler par mon nom: François Barnave! En ce moment, je n'aurais plus été Barnave. En ce moment, dompté, docile et soumis aux moindres caprices de la beauté que j'aime, et dont nul ne saura le nom, jamais, François Barnave serait descendu de cette tribune éclatante... il eût déserté la cause de Mirabeau, la cause du peuple; il eût tout foulé aux pieds: honneur, devoir, conscience; et plus sage et plus amoureux que vous, Monseigneur, il eût trouvé son bonheur complet! Dieu du ciel! j'aurais été heureux autant qu'un mortel peut l'être ici-bas! Hélas! je ne vaux pas un sourire de sa lèvre, un regard de ses yeux, un soupir de son cœur. Ce nom-là: Barnave! En vain je l'ai fait terrible... en vain je le veux célèbre, elle l'ignore! En vain ma voix puissante a pesé dans les affaires de ce monde, elle n'a rien entendu, rien compris... Elle ne m'a pas vu une seule fois dans la foule; elle ne me connaît pas assez pour me craindre; et me voilà si loin de mon espérance... et si loin de son désespoir!

Disant ces mots, Barnave était hors de lui. Je le regardais avec un étonnement qui le déconcerta, il domina son trouble, et reprenant son sang-froid:

—Vous voyez, me dit-il, que votre passion n'est pas la seule ridicule! Et moi aussi j'ai ressenti des passions inexplicables; mais j'en suis le maître et je m'en sers pour avoir du cœur. D'ailleurs, quelle que soit la passion qui occupe les hommes, croyez-moi, elle est toujours couverte d'un masque, et le plus sage est de ne pas chercher à le soulever.

Il reprit, d'un air de résolution effrayant:—Voulez-vous que je vous dise absolument, le voulez-vous? quelle était votre inconnue?... Interrogez votre âme et sondez votre cœur!... Répondez-moi!

—Quoi qu'il arrive, et quel que soit le danger qu'elle et moi, nous courions, Barnave, eh bien oui, je veux le savoir.

—Prenez garde, jeune homme, répondit Barnave. Il y a de grands repentirs dans votre curiosité satisfaite. Encore une fois, le mystère est souvent un grand bonheur; songez-y. Qu'aurez-vous de plus, je vous en prie, aussitôt que vous saurez ce nom-là, ce nom caché? Comme il sonnera tristement à vos oreilles, quand vous l'aurez entendu! Combien les faveurs de cette nuit d'ivresse et de fièvre innocente vous paraîtront cruelles, quand vous saurez d'où elles viennent! Mais, vous le voulez... préparez-vous à tout savoir.

J'attendis.

Il reprit en ces termes:—Vous connaissez, ou du moins vous avez vu, sur le chemin de Luciennes, une femme à la démarche élégante et molle, à la taille svelte et légère, un œil qui brille, un regard qui blesse, un pied qui glisse en passant!

—Mais, lui dis-je, où prenez-vous le chemin de Luciennes?... Et cependant, j'étais déjà fort inquiet.

—Oh! oh! reprit Barnave, ainsi que tout chemin mène à Rome, il y a mille sentiers qui mènent au château de Luciennes. Dans ce château, la dame est un mystère, une fable, une aventure, un accident! Rien de trop haut pour elle... et rien de trop perdu dans les fanges. Les uns la saluent jusqu'à terre et par habitude, les autres font semblant de ne pas la reconnaître, ingrats! à qui cette femme a tout donné!