—Mirabeau n'a plus de sang: son sang est brûlé et perdu; la prison et l'amour ne lui en ont pas laissé. Les Anglais savent ranimer les cadavres par la transfusion, il ne s'agit que de trouver du sang à remplir les veines du cadavre. Voici ma veine, ouvrez-la, prenez mon sang, un sang pur et fort, honnête et dévoué, qui remontera au cœur de la monarchie expirante sur ce lit. Prenez mon sang, docteur, il appartient à Mirabeau, prenez! qu'il vive, et que je meure en criant: Vive le roi!

On regardait cet homme avec admiration: des larmes, les larmes retenues jusqu'alors, tombaient en silence de toutes les paupières, on cherchait à se souvenir si jamais le deuil du peuple était allé jusque-là? J'eus encore, à ce propos, un vil moment de jalousie et je m'écriai tout bas: C'est le fou de la reine, Messieurs! Mais lui, reprenant la parole, et tendant son bras de nouveau:

—Non pas, non pas, dit-il, je ne suis pas un fou; ceci n'est pas l'action d'un fou, il me semble; je n'ai jamais été un insensé, comme vous dites. Si c'est vraiment Mirabeau qui est couché sur ce lit, pâle et blême et pris par le râle, eh bien! c'est chose sage et sensée au premier venu de dire à ce cadavre: Ami, prends mon sang! C'est chose honnête et prudente de donner tout son sang à ce cadavre! Il ne s'agit pas d'un homme isolé, un père, un fils, un époux, un de ces malades vulgaires que l'on pleure, dont on porte le deuil, auquel on élève un tombeau sous un cyprès... douleur d'un jour, que le temps emporte aux premières feuilles du cyprès. Ceci, c'est la monarchie expirante! Ceci, c'est la France au désespoir... c'est vraiment la France qui râle et qui est morte! Si je suis un fou, Messieurs, de venir apporter mon sang dans ces veines, c'est que peut-être arrivé-je trop tard. En ce cas seulement je suis un fou, je le veux bien, j'y consens, je suis des vôtres... un fou... je ne l'ai pas toujours été!

Il s'approcha du lit, et se penchant sur le corps étendu du mourant: Tu meurs, dit-il, utile, intelligent, dévoué! vaincu, pardonné, impuissant et glorieux ami de la bonne cause! Ainsi tu meurs entouré, honoré, pleuré;... encore un jour, et tu venais à bout de ta noble entreprise! O ciel!... Le ciel ne veut pas, il te rappelle, et personne ici-bas ne prendra ta place, personne! et pas même un royaliste de ma sorte qui te donne tout mon sang, si tu veux vivre encore huit jours!

Ses paroles furent étouffées par les sanglots.

On tira un coup de canon à l'intérieur: Mirabeau se leva sur son séant, et d'une voix encore sonore et franche: N'est-ce pas le commencement des funérailles d'Achille?

C'était mieux que les funérailles d'Achille, c'était la mort d'Hector.

C'était la constitution française qui venait de perdre, elle aussi, son premier Dieu, comme toutes les religions accomplies.

Soudain il fut saisi de ces atroces douleurs sous lesquelles il se tordait comme du fer. Il voulut parler, la parole haletante échappa à sa lèvre... et cette voix éloquente, qui avait suffi à donner la liberté à tout un peuple, elle resta muette!

Il ferma les yeux quelque temps, il opposa l'inertie à la douleur, il se laissa tenailler comme un martyr à la question, après quoi il ouvrit les yeux, et, sur une page commencée, il écrivit en grosses lettres ce simple mot: Dormir!