Il y aurait bien encore une analogie à saisir entre le salon de mademoiselle de l'Enclos et le salon plus que littéraire de l'hôtel de Rambouillet; mais l'analogie est chose fade, et, s'il vous plaît, sans tant disserter, nous entrerons dans notre histoire.

On était donc, je l'ai déjà dit, à la fin du repas, au milieu de quelque intéressante conversation, comme il s'en établit toujours entre gens d'esprit et de gaieté qui ne songent qu'au moment présent, lorsqu'on vit entrer dans la salle une belle personne qui n'était nullement attendue. Sortir de son siége, sauter au cou de la nouvelle arrivée, s'extasier, se récrier, se lever de table, entraîner toute l'assemblée à sa suite dans le salon, tout cela fut l'effet d'un instant pour mademoiselle de l'Enclos. A la vivacité de ses empressements, il était facile de voir qu'il s'agissait pour Ninon, d'une amie, entre toutes, qu'elle n'avait pas vue depuis longtemps. Et de fait, ce n'était rien moins que mademoiselle d'Aubigné, la veuve de Scarron, qui venait, à une heure indue pour elle, visiter Ninon dans sa demeure, au moment où sa cour était la plus nombreuse, bien assurée qu'elle était de ne trouver en ce logis de la bienséance que des amis qu'elle avait reçus autrefois à ses dîners de la rue d'Enfer: aussi sa visite fut-elle un grave sujet de mille saillies.

«On la disait dévote! s'écria Chapelle en la revoyant; mais j'ai toujours soutenu, que c'était une affreuse calomnie!—C'était une véritable calomnie!» répétèrent tous les convives. Alors, sans qu'on pût remarquer l'embarras de la nouvelle arrivée, les plaisirs de la soirée reprirent leur cours. On lut d'assez bons vers et de la prose assez médiocre; on fit une musique innocente sur un clavecin peu sonore. On devisa de Bossuet, de Fénelon, de madame Guyon et de Pascal; on ne dit pas un mot du roi, du ministre, et de rien qui sentît la Bastille: à dix heures frappantes, les visiteurs prirent congé des deux belles amies. Mais, dans la foule, on ne put s'empêcher de sourire en voyant le marquis de la Châtre, en poussant un long soupir, baiser les belles mains de Ninon, chez qui madame Scarron passait la nuit.

C'était une coutume de ce temps-là de partager son propre lit avec ses amis, et de ne pas souffrir qu'ils en eussent d'autre, toutes les fois qu'on les recevait sous son toit. C'est ainsi qu'autrefois, dans l'Orient, une des conditions de l'hospitalité consistait à porter le premier, à ses lèvres, la coupe offerte à son hôte. Que cette habitude soit venue par suite de cruelles défiances, elle est restée une trace ingénieuse et touchante de l'hospitalité antique. De même on pourrait croire que la coutume dont je parle, cette communauté dans le repos, était peut-être, au dix-septième siècle, un résultat des horribles trahisons de la Ligue ou de la Fronde. L'histoire constate le fait, sans l'expliquer; elle a pris soin de nous apprendre que c'était, à cette époque, un témoignage d'amitié. D'ailleurs, mademoiselle de l'Enclos et son amie étaient depuis longtemps habituées à partager le même lit. Quoi d'étrange? cette intimité de la nuit, favorisée par un calme parfait, et par la lueur incertaine et vacillante du mortier brûlant de l'âtre devait exciter grandement les confidences et les aveux, que deux femmes jeunes et belles ont à se faire, toutes les fois qu'elles sont restées longtemps sans se voir.

Ninon, mieux que toute autre, connaissait l'effet puissant de ce clair obscur, et combien il favorise de naïfs épanchements. Sans contredit, il était visible que son amie, venant ainsi seule, à cette heure, au milieu de son salon... une prude! avait quelques révélations importantes à lui faire, et bien des conseils à lui demander. Pourtant, à l'embarras de madame Scarron, mademoiselle de Lenclos comprenait que son secret ne lui échapperait pas sans peine... elle fit semblant de n'en supposer aucun! Elle se contenta de combler son amie de prévenances, de tendres reproches, de bons conseils, et la belle affligée, à ces douces paroles, retrouva toute sa confiance... Il y avait longtemps que mademoiselle de l'Enclos ignorait le destin d'une femme qu'elle aimait tendrement. Elle ne savait donc rien, de bien précis sur la vie de son amie.

On lui avait dit seulement qu'après la mort de Paul Scarron, son mari, sa veuve avait obtenu de la reine-mère, et du roi, plus tard, une pension de mille écus avec bien de la peine, et après bien des prières; qu'ensuite, obéissante aux amours de madame de Montespan, elle s'était vouée à l'éducation du jeune duc du Maine, un des enfants de Louis XIV: plusieurs bruits avaient même circulé sur la faveur à laquelle la gouvernante était arrivée auprès du père de son élève; mais il y avait dans ces bruits tant d'incohérence et d'invraisemblance, que mademoiselle de l'Enclos ne savait auquel entendre; aussi mourait-elle d'envie d'être informée, une fois, à coup sûr.

Mais quoi! la dame avait trop d'esprit pour procéder par la méthode interrogative, la plus sotte des méthodes, depuis qu'il y a des secrets sous le soleil; Ninon savait trop bien la majesté d'un secret dans lequel une femme est compromise, pour ne pas apporter dans cet éclaircissement tout ce qu'elle pouvait avoir d'indifférence et de froideur apparentes.

Elle parla donc très-peu à son amie; après le premier bonsoir! elle parut tout occupée des minutieux apprêts de sa toilette de nuit. Ce fut avec la même lenteur qu'elle se délivra de ses longues dentelles, de ses paniers, du peu de rouge qu'elle mettait alors pour obéir à la mode; peut-être même cette charmante femme oublia le secret qu'elle allait découvrir, en voyant sa taille encore si svelte et si bien prise dégagée des larges et ridicules machines qui en défiguraient les contours. En effet, pour une femme à cette époque, il y avait le soir une heure bien précieuse de simplicité et de grâce, pendant laquelle elle pouvait se féliciter à loisir de la blancheur de sa peau, de la souplesse de sa taille, de ses noirs et longs cheveux, en un mot, de toutes les beautés sans fard, qu'elle était obligée de déguiser pendant le jour.

De son côté, madame Scarron, sérieuse et méthodique, défaisait avec lenteur les modestes atours de la journée. On l'appelait la dame aux beaux jupons! Il eut fallu dire la belle honteuse. Il y avait dans son action quelque chose de la pudeur d'une jeune fille dans le dortoir de son couvent; et pour un œil exercé, il était visible, à la solennité de madame Scarron, de s'apercevoir qu'elle avait été l'épouse d'un homme vieux et impotent. A la fin pourtant les deux amies furent prêtes à se mettre au lit; Ninon s'y jeta la première, vive et légère comme toujours; son amie avec tant de circonspection et de timidité craintive, qu'on eût dit que le bon Scarron était ressuscité. En même temps, se souvenant de ses longues prières du soir, la belle veuve se mit à les répéter tout bas, pendant que Ninon criait tout haut la seule prière qu'elle eût su de sa vie: «Mon Dieu! faites de moi, la femme que vous voudrez, pourvu que je sois toujours un honnête homme.»

Il n'y avait pas une heure que les deux belles amies étaient couchées, feignant toutes les deux de dormir profondément, et ne dormant l'une ni l'autre, lorsque enfin la conversation commença à peu près comme un conte des Mille et une Nuits.