Voulez-vous connaître Saint-Étienne à vol d'oiseau! grimpez sur la montagne. Au sommet de ce puits qui se prolonge dans les entrailles de la terre, un mauvais tonneau encore infecté du vin du crû est attaché à une méchante ficelle; entrez dans ce tonneau, asseyez-vous sur les bords; vous aurez pour contre-poids un homme noir armé d'une lampe de fer aussi grossière, aussi terne que s'il n'y avait pas un forgeron dans la ville; il n'y a de pareilles lampes que dans les mines de Saint-Étienne ou dans les romans de Walter Scott. Ces mines s'étendent sous toute la ville: toute la ville dépend de ces mines; elles fournissent du charbon aux deux tiers de la France, et la fournirait pendant des siècles encore. Dans cet espace à la fois vaste et rétréci, sont contenues toutes nos ressources manufacturières, tout est là, notre fer, nos armes; ces belles armes qui ont fait la terreur de l'Europe et gagné les batailles de l'Empire, noble fer souple et poli, plus lourd que les canons de Versailles, mais aussi plus solide et mieux fait pour de longues guerres.
Parcourez lentement ces longs souterrains, mesurez ces rochers de houilles, arrêtez-vous devant ces familles entières de charbonniers, colonies sombres, leur berceau est suspendu à une colonne de charbon, leur jeunesse se passe au murmure d'un ruisseau fangeux! O bonnes gens! Ils viennent au monde en ces vallées de la houille! Ici, leur jeunesse! ici, leurs amours! ici, leurs bonheurs! Gens heureux tout autant que s'ils vivaient en plein soleil, au milieu de la langue italienne, dans la campagne de Rome, sur les bords de l'Arno!
Le Tibre... et l'Arno! notre fleuve est aussi célèbre! il a sa gloire! Interrogez le premier négociant qui passera dans la rue en vieux chapeau, ses mains dans ses poches et l'air préoccupé: «Monsieur, où donc est le Furens?» Il ne vous répondra pas, ou s'il vous répond, ce sera pour vous montrer dédaigneusement une humble rivière, et que dis-je? un simple ruisseau, un filet d'eau sale, chargé d'une écume blanchâtre, et se traînant à peine à travers la cité qu'il endort. Ceci est le Furens, saluons le Furens! De si petit fleuve est sorti Saint-Étienne. Il est le maître! il est force, orgueil, richesse, espoir, santé! O Furens bienfaiteur! Præsidium et dulce decus! Du torrent que voici, viennent les eaux de la ville; à lui seul appartient la santé publique, la propreté publique, la richesse: il donne au fer la force, et le pliant à l'acier. Vienne Gargantua avec une soif ordinaire, adieu notre filet d'eau! et plus de soierie, et plus de fer, plus d'or, plus de vastes coffres où s'engouffre le tiers du numéraire de la France.
O torrent plus fertile et plus aimé que le Galèze enchanté! tes rives sont des rives poétiques entre toutes! J.-J. Rousseau s'y est agenouillé; chaque année, il relisait l'Astrée; et quand il vint demander le Lignon, dans un beau moment de poésie, on lui montra le Furens! «Malheureux que je suis,» disait Rousseau.
Dans la position de J.-J. Rousseau, sa colère était une justice! Quel désappointement plus triste que de passer des ombrages frais de d'Urfé, de ce ciel bleu qu'il savait si bien faire, de ces moutons poudrés de rose, en ces pâturages dressés comme des sofas, de ces bergers en batiste, de tout le joli de la pastorale à la Ségrais, à toute la laideur des manœuvres, des forgerons, des ouvrières de Saint-Étienne? Soyez attentifs! à l'heure de midi, voici nos bergers sur leurs portes avec leurs bergères, en plein soleil, accroupis à terre, et rassemblés là, pour manger, comme les portefaix romains, étendus devant la statue mutilée de Pasquin. Il n'y a qu'une heure de comédie à Saint-Étienne, et la voici: figurez-vous tout un peuple attendant et dévorant, toute l'année, à la même heure, le même potage, si l'on peut appeler potage une espèce de mortier de pommes de terre et de pain, qui suffit à entretenir tant de vigueur. Ce potage est contenu dans un énorme vase, appelé: bichon! Le bichon! ça ne se fait que chez nous! par nous... pour nous! Un pot vernissé et contourné à la diable, orné d'une anse, et voilà tout le ménage d'un Stéphanois. Le bichon est à Saint-Étienne ce que le bouclier était à Sparte: Reviens, mon fils, ou dessus ou dessous! Le bichon est le seul meuble qu'on respecte dans la ville, le seul dont on soit jaloux. Un père le transmet à son fils; une femme l'apporte en dot à son mari; le vieillard mange dans son bichon de jeune homme. Le bichon est reluisant, heureux, coquet, solennel! c'est une espèce de vase hollandais, avec autant de bonhomie dans le port, entouré d'autant d'idées domestiques et riantes; un dieu Lare qu'on respecte dans nos familles; il a des droits que l'on ne conteste pas à l'heure où se sert la soupe. Le bichon de l'aïeul passe avant celui du père, jusqu'au bichon du tout petit enfant qui est de taille à lui servir toujours, lors même qu'il deviendrait un géant. Que de fois, après avoir fait une grande fortune, assis à sa table chargée de vaisselle opulente, le banquier stéphanois a-t-il oublié son orgueil d'enrichi pour revoir le bichon de l'ouvrier figurer au milieu de ses plats d'argent. Tel cet empereur romain qui fait placer sur sa table des vases de terre, en souvenir de son père, le potier!
Voilà tout ce que je sais des mœurs de la ville et de la ville même. Ce faible essai, qu'on prendra pour un roman peut-être, n'est pourtant qu'un simple et véridique aperçu de ce mélange inouï de grossièreté et de richesse, de travaux sauvages et d'opulence sévère, de génie exact et laborieux et d'ignorance.
Que penser, en effet, d'une ville opulente et féconde en grands artisans, qui ne compte pas un écrivain passable et pas un poëte, pas un homme assez bien né pour tenir une plume avec l'énergie et le courage que demandent l'enclume et le marteau?
Ville étrange, elle envoya jadis à la Convention nationale l'armurier Noël Pointe, orateur à la manière de Mirabeau, aussi véhément et peut-être inspiré mieux que lui!
FIN