Voici mon étonnement, et je vous le donne ici, non pas comme une histoire amusante, mais comme étude des mœurs anglaises; vous ferez de mon histoire ce que vous voudrez, et ce sera plus d'honneur qu'elle ne vaut.

Donc (vous voyez que ce commencement se ressent de mon embarras), j'étais assis à côté d'un gentilhomme anglais, très-poli, très-grand buveur et fort communicatif pour un Anglais chez lui, dans son île, sous sa charte anglaise, propriétaire, électeur, éligible, élu; celui-là était membre de la Chambre des communes. Il était très-honoré de toute l'assemblée; on écoutait ses moindres paroles avec déférence: évidemment c'était un homme considérable, un homme hospitalier; sitôt qu'il eut essuyé le premier feu de la conversation et qu'il y eut répondu pour sa part, il finit par m'apercevoir: alors il me parla en français, et me fit verser le premier verre de vin de Champagne, si bien que nous fûmes tout de suite une paire d'amis.

En général, on ne rend pas assez justice au vin de Champagne. On le boit à longs traits, il est aussitôt oublié qu'il est bu. On le dépense à la façon d'un peu d'esprit que l'on aurait, au hasard et à tout propos. C'est surtout lorsqu'on a quitté Paris que l'on comprend bien la grâce et les divers mérites de ce cher compagnon célébré par tous les poëtes. Paris est sa vraie patrie; il s'y plaît, il y est à l'aise et dans toute sa joie et toute sa puissance; il aime les jeunes gens de Paris, les femmes de Paris, les nuits de Paris. Telle femme attend ce joli vin pour être aimable, et telle autre pour être belle; il se mêle à leurs larmes d'amour, il donne le courage du duel et le courage du jeu, tous les courages secondaires. C'est lui qui dompte les chevaux rebelles, qui conduit les frêles tilburys au bois de Boulogne; il est la vie et le mouvement de nos boulevards; sitôt que le soir est venu, il se dandine aux Champs-Élysées. Il parle, on l'écoute; il appelle, on lui répond. Fugitive espérance, orgueil d'une heure et rêve d'un instant!

Hors de Paris, ce roi des bons vivants est à peine un exilé qui se souvient de ses belles heures, mais il s'en souvient à de rares intervalles, et tout de suite il retombe en sa tristesse, songeant à la patrie absente. Que voulez-vous, hélas! qu'il devienne, à plein verre et débouché par des mains inhabiles? Comment rire en ce verre épais? Ce n'est pas un vin de province, c'est un vin de Paris. Laissez à la province le vin de Mâcon, noble et franc, libéral et frondeur, ennemi du sous-préfet et du maire; le vin du Rhin, qui porte des moustaches et des éperons, véritable soldat toujours prêt à dégainer; laissez à la province (elle ne s'en fâchera pas) le vin de Bordeaux, limpide et clair comme l'eau des sources sacrées; mais le vin d'Aï, par Voltaire! il est l'enfant parisien, c'est la joie parisienne. Il aime, il devine, il reconnaît le Parisien «comme je reconnais la signature de mon père quand il m'envoie de l'argent», disait un Champenois de mes amis.

Que de longues et douces étreintes! que de paroles d'amour! que de bonheur de se revoir! que de promesses de ne jamais se quitter! Le vin de Champagne! il est notre heureux truchement dans les déserts de l'Afrique; il est notre consul actif et dévoué en Orient, notre pavillon protecteur dans le vaste océan, notre riche et puissant ambassadeur dans les hautes nations. Je me sentis donc très-disposé à cette naturalisation anglaise, ou, si vous aimez mieux, tous ces messieurs se reconnurent Français, quand ce pétillement joyeux apparut escorté par le bouchon qui saute, comme une grande dame est escortée par son coureur.

A ce moment-là nous fûmes tous compatriotes, chacun but et parla en français; je fus le roi du festin. Vous raconter ce qui se dit alors, je ne saurais; d'ailleurs, ce n'est pas là mon histoire; il faut attendre, pour que mon histoire arrive, que la plupart de ces gentilshommes se retirent et que nous restions seuls à table, occupés à boire, le gentilhomme anglais, moi et toi, mon cher et digne Hawtrey, que cette scène digne de Sterne a fait pleurer.

Nous étions donc tous les trois buvant à petits traits dans de longs verres, et tenant de très-sérieux discours sur toutes choses frivoles, le jeu, l'amour, les chevaux, les femmes, la politique, et enfin les deux héros poétiques de la France et de l'Angleterre: Shakespeare et Jean-Jacques Rousseau. Vous remarquerez qu'il n'y a pas un Anglais qui ne parle de Jean-Jacques, pas un Français qui ne s'entretienne de Shakespeare. Quel que soit le cours d'une conversation entre Anglais et Français, il faut toujours qu'elle arrive invariablement à ces deux hommes. Cela tient à ce que nos voisins ont accueilli Jean-Jacques Rousseau persécuté, et que, nous autres, nous nous sommes tout récemment soumis à Shakespeare... un demi-dieu! Nous lui avons présenté notre épée par la poignée. Ainsi, nécessairement, nous avons parlé de Shakespeare et de Jean-Jacques Rousseau ce soir-là.

Je ne sais comment, ni pourquoi, je vins à dire à notre Anglais, qui les comparait l'un à l'autre avec beaucoup d'esprit, et qui trouvait plus d'une affinité entre ces deux génies sauvages qui éclatent et se manifestent au dehors par la pensée et par l'éloquence, comme fait un volcan: «Ajoutez ceci à votre portrait, lui dis-je, ils ont été tous les deux les humbles serviteurs de leurs maîtres: Shakespeare a tenu les chevaux à la porte des théâtres, Jean-Jacques Rousseau a servi à table chez un grand seigneur.» Je dis cela comme une chose de publique autorité.

Mais jugez de ma surprise! A peine eus-je achevé cette malencontreuse proposition, que je vois la figure de notre Anglais pâlir tout à coup et devenir horriblement blême et triste, de joyeuse et rubiconde qu'elle était. Je crus d'abord que le digne homme venait d'éprouver les atteintes d'un mal subit, et je me préparais à lui porter secours, quand tout à coup il se leva de table en sanglotant; puis, d'un geste, il renvoya le valet qui nous servait. Quand il eut versé deux ou trois de ces grosses larmes honnêtes qui sortent de l'âme et qui font tant de peine à voir:

—Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu! que vous m'avez fait de peine sans le vouloir, monsieur!