—Vous avez donc beaucoup connu le marquis de Nhérac-Montorgueil? demanda le Parisien.
—Si je l'ai connu! reprit l'autre; il n'y a pas trois semaines encore, nous étions, lui et moi, chez Silvestre, à la vente Duriez. Vint le marquis après la Théologie, et je lui fis place. Il est riche; il s'y connaît, il achetait d'un ton ferme et sans balancer les plus belles choses; moi, cependant, triste et pensif, je voyais les plus beaux incunables passer devant moi et s'en aller dans les mains des profanes: mon cœur se brisait, je n'avais jamais été si humilié de ma malheureuse pauvreté.
»—Qu'avez-vous? me dit le marquis. Vous n'achetez pas ces Lettres Provinciales, Moncalm? Peste, un in-4o, la première édition dans sa reliure janséniste... C'est un beau livre, et qui vous convient parfaitement.
»Je ne répondis que par un profond soupir.
»—Vous êtes malade, Moncalm? me dit le marquis, donnez-moi le bras, et sortons. Il sortit, non sans donner ses ordres au libraire chargé de la vente, et quand nous fûmes dans la rue des Bons-Enfants:—Voyons, me dit-il, qu'avez-vous?
»—Hélas! je n'ai pas d'argent, lui dis-je, et cette vente me tue! On ne reverra pas de sitôt ces livres qui s'en vont je ne sais où.
»—N'est-ce que cela? Voulez-vous cinquante mille francs? reprit le marquis.
—Et vous avez pris les cinquante mille francs? demanda le Parisien.
—Monsieur, dit Moncalm, je n'ai jamais emprunté l'argent que je ne pouvais pas rendre; seulement, j'ai dit au marquis:—Prêtez-moi votre exemplaire d'Isaïe le Triste, s'il vous plaît.
—Je suis sûr, lui dis-je après dix minutes, que le marquis ne vous a pas prêté Isaïe le Triste.