Il s'interrompait pour s'asseoir plus à l'aise; il reprenait sur le même ton:—Par le son, par l'odorat, je devine aussitôt quel vin je me verse; un généreux vin de Bourgogne est un général d'armée; il commande, on obéit. Le petit vin, le vin des Anglais, sur les bords de la Garonne a la voix claire de la première fillette que vous rencontrez, quand vous êtes resté deux ans à votre bord, et que vous trouvez le soir, au coin d'une rue de comédie, marchant légèrement et fredonnant un air nouveau; le vin de Champagne, oh! là, là! se démène en écumant comme une passion de tragédie hurlant des vers de douze pieds. Ne me parlez pas du vin des îles, muet comme un empoisonneur. Parlez-moi du vin qui vous parle et qui vous soutient, et vous couvre en pétillant de son écume... Ah! la bonne cotonnade, et le frais habit que voilà!
J'admirais, j'écoutais, je ne pensais plus à ma femme; honteux seulement de mon silence avec un si bon parleur.
—Et, à votre sens, monsieur, repris-je, assez heureux de ma question, quel langage trouvez-vous au punch?
—Oh! pour le punch!... en même temps, il portait sa main à ses lèvres... pour le punch!... Il passa son bras robuste au-dessus du cou, il me fit pencher la tête jusque sur la table, et, s'étant bien emparé de mon oreille, il murmura ces solennelles paroles:
—Pour le punch, aussi vrai que je suis un loyal marin, et que j'ai reçu le baptême sous la ligne, j'aime le punch comme j'aime l'odeur de la poudre. Le punch est un poëme à faire, plus difficile que tous ceux de mademoiselle Scudéri; le punch est un enfant qu'on met au monde; un esprit de feu, une âme légère qui folâtre, une fée; il est le produit des deux mondes, le lien des deux mondes; j'aime à le faire quand j'ai le temps... Mon Dieu, la bonne culotte et la bonne veste! que je suis heureux, mon Dieu!
»Cet esprit de feu est rempli de courage; mes marins et moi nous en avions bu, saturé de poudre, un certain jour que nous allions couler bas, et qu'en échange d'une méchante barque, nous donnâmes au roi de France un galion d'Espagne chargé des trésors de l'Amérique; de l'or, des piastres, des diamants, de la cannelle, du rhum. Vive le punch!»
Il remplit lentement son verre et, après s'être assuré de la qualité du vin:
—J'oubliais de vous dire, me dit-il, que, dans la cargaison que nous avions prise, il y avait encore du sucre et du café, un café parfumé qui vous monte au front comme une couronne, et qui vous fait découvrir une voile, à sept lieues en mer! Hourra! hourra! mes braves, aux voiles! pointez! silence! virez de bord! jetez le pont! montrez-vous, encore un de pris! Vive le roi.
Il agitait son chapeau, il était rayonnant, c'était plaisir de voir ce brave marin se promenant de long en large dans le jardin du cabaret, en veste et en pantalon de nankin. Je criai moi aussi: Vive le roi!
Après un instant d'enthousiasme, il revint s'asseoir auprès de moi.—Quel grand roi! mais aussi quel ennui dans son palais! Il fronça les sourcils, et il reprit: Buvons!