Sans le savoir, M. de Lagarde faisait pour ses amis ce que le roi Caudale avait fait pour son confident Gygès. Les convives acceptèrent avec empressement la proposition.

Ils quittèrent la table tant bien que mal, et Prosper commandant la troupe, ils arrivèrent sur la pointe du pied, par une longue file d'appartements, à une porte vitrée, à peine protégée par un léger rideau de soie. Prosper souleva le rideau d'une main légère et d'un air satisfait, se rangeant poliment pour que tout le monde pût tout voir; si bien qu'ils purent contempler à loisir la jeune vicomtesse, en robe du matin, lâche et flottante, assise sur un sofa, sans prétention; auprès d'elle était assis un jeune homme qui tenait sa tête près de la sienne, une main passée dans ses cheveux... et leurs lèvres se touchaient!

Madame de Lagarde! Elle était dans ces heureux moments de passion où la passion s'oublie, où l'amour rêve éveillé, où la femme adorée ne voit rien de ce qui l'approche. Cependant, les yeux fixés sur le beau jeune homme, elle vit fort bien à travers la croisée les convives l'œil fixé sur elle. O pitié! Alors elle poussa un grand cri: le jeune homme s'élança par la croisée et disparut.

Prosper, laissant tomber le coin du rideau, regarda ses cinq amis... stupéfaits!

Il les reconduisit en silence, jusqu'à la porte de son parc; aucun d'eux n'osa risquer un mot de consolation; ils se séparèrent.

Les voitures parties, le vicomte ferma lui-même la grille du parc; et regagna le château.

Heureusement l'avenue qui menait au château était longue et déserte. Le vicomte de Lagarde était fort laid, chauve, grêlé, n'ayant pour lui qu'un œil brillant et des dents charmantes; mot qui semble inventé pour les femmes, et qu'elles seules savent prononcer. Dans le monde, il passait pour manquer d'esprit. On l'appelait: la Barbe-Bleue, attendu que sa barbe était rousse; aussi ce n'était point sans quelque appréhension qu'il avait épousé sa Suzanne, jeune blonde de seize ans, riche et volontaire. Il convenait qu'elle était trop jolie, et pour bien faire, il lui passait bien des caprices d'enfant gâté, qui contrastaient avec le ton grave et sérieux d'un homme de l'âge où l'on n'est plus jeune. Il n'était donc pas étonné, mais il fut vraiment malheureux de cette aventure.

Et pourtant, à travers les souvenirs du festin, il cherchait encore à douter de la fatale scène, croyant à une vision! Ah! vain espoir! ce qu'il avait vu de ses yeux, l'obsédait sans rémission. Il avait beau faire, il revoyait cette jeune femme à demi renversée entre les bras d'un beau jeune homme, ivre d'amour!

—C'était écrit! pensait-il: voici ma femme, à son tour, qui me trahit pour un autre, et tout est dans l'ordre, hélas!

Puis il continuait, pensant tout haut: