Ajoutons que nous verrons bientôt sur la place publique, à l'encan, comme un omnibus de réforme, les dernières voitures faites pour le dernier sacre du dernier roi de France qui ait songé à aller à Reims, demander une inviolabilité qu'il n'a pu trouver dans les lois!
Écoutez! cette voiture dorée, parfumée, brodée, peinte, sculptée, couverte de fleurs, bénite, et dont chaque clou était un chef-d'œuvre; ce trône sur quatre roues... il sera vendu à la criée! un charlatan l'achètera pour y vendre, au milieu des places, ses élixirs et ses opiats.
Qu'on me pardonne ces idées mêlées, ces images vulgaires, ces rapprochements inattendus; je sais que la rhétorique en murmure, que la logique s'en inquiète, et que l'art est mécontent; mais les faits sont là expliquant, excusant toute chose en un sujet pareil, le sublime et l'absurde, la bouffonnerie et l'élégie, la justice et la colère, le discours de M. de Chateaubriand, et ce chapitre même. Hélas! Il n'a pas été fait sans pitié, sans respect et sans larmes, pour des malheurs si cruels et si complets!
RAMBOUILLET
Vous voulez que je revienne sur les petits faits de cette grande histoire de Juillet. Jusqu'à présent cette histoire est écrite comme elle est faite! En masse... et avec la plus grande confusion. Il faudra bien du temps encore avant de mettre un peu d'ordre en ces événements qui se pressent et s'entassent, poussés par la fureur populaire. Moi qui vous parle, j'ai bien vu ces fameux trois jours: j'ai assisté à l'incendie du corps-de-garde en planches, sur la place de la Bourse, premières et fatales lueurs de cet incendie immense, épouvante de l'Europe. J'ai vu le peuple des trois jours demander des armes à la porte des théâtres, endosser la cuirasse de carton, saisir la lance des héros du moyen âge, aller se battre, héros sublimes et burlesques à la fois, contre des faits qu'ils ne comprenaient pas. Toute la ville a été branlante pendant trois jours; le peuple en avant, au feu, brûlé par le soleil; les habiles se tenaient sur les derniers rangs, incertains de leur contenance, un pied sur leurs serments de la veille, un autre pied sur leurs serments du lendemain. Colosse! un tremblement de terre les doit renverser comme celui de Rhodes, à l'écart gigantesque. Dans ce moment de confusion, tout est poudre, et fumée, et soleil, à Paris. On ne parle pas, on bourdonne! on ne pense pas, on rêve; on se regarde, on se touche, on se rit au nez, on s'admire les uns les autres, on s'épouvante.—Est-ce bien toi? est-ce bien moi? est-ce bien nous tous? est-ce bien Paris? Ce terrible et tremblant Paris de juillet 1830, quand il s'est vu sans roi, a été jeté dans un moment de telle stupeur qu'il ne l'avouera pas dans l'histoire!... Il faut bien en convenir, nous avons eu peur, sauf à nous démentir plus tard.
Cette foule parisienne! Au fond, elle est bonne, bien faite et bienfaisante; elle a saccagé le monde politique avec un grand sang-froid que rien n'égale. Après les trois jours, et quand il n'y avait d'autre roi que M. de La Fayette, ce monarque si bien fait pour la transition, que la royauté de France garde pour remplir tous ses entr'actes; quand le peuple encore étonné de l'hôtel de ville et des Tuileries, où il était entré, demandait à prendre une heure de repos, il lui vint dans l'idée, avant de voir le nouveau roi qui s'apprêtait quelque part, de revoir ce vieux roi qu'il venait de chasser, ce roi chassé si brusquement, et reçu avec tant d'enthousiasme; ce Français de plus de 1814, qui n'était qu'un roi de moins en 1830, le roi de la conquête d'Alger, le roi du sacre, le roi chanté à son avénement, par Victor Hugo, par Lamartine!... Il partait malheureux, innocent, bien à plaindre; il partait... Paris le voulut revoir encore avant son départ; Paris a voulu savoir comment était faite une royauté qu'on chasse. O ville insatiable de pareils spectacles, Paris! Elle a vu tomber Bonaparte; après cette immense chute elle a été furieuse encore de voir la chute de Charles X! Le peuple comprenait cela confusément: c'était la dernière chute des temps passés; relevés une heure, hélas! pour s'écrouler à tout jamais.
Donnez-vous la main, Fontainebleau et Rambouillet! Ne soyez pas jalouses l'une de l'autre, royales forêts, traversées dans des appareils si divers! A Fontainebleau, quand l'empereur dit adieu à son aigle, la France assiste aux derniers adieux de la force. A Rambouillet, quand Charles X exilé, bien moins taillé pour le drame que Napoléon, s'en allait loin du château des Tuileries, c'était l'antique royauté de France qui s'avouait vaincue à jamais. La jeune royauté de Napoléon et la vieille royauté de Louis XIV, défaites, l'une à Fontainebleau, l'autre à Rambouillet, quel espoir reste à la France? Grande question autour de laquelle, malheureux que nous sommes, nous nous agitons, sans que ce cruel problème ait fait un pas.
Le peuple donc, après ces trois jours, remit sa veste et son chapeau; ceux du moins qui avaient un chapeau. Puis il s'écrie: «A Rambouillet! à Rambouillet!» comme en 1790 il criait: «A Versailles! à Versailles!» Donc il s'en fut à Rambouillet, ce bon peuple, sans colère, et presque en riant, comme à une fête; il allait voir le roi Charles X. S'il garda ses armes pour ce voyage, c'était d'abord que les armes lui allaient bien; il n'était pas fâché, chemin faisant, dans la forêt royale, de tirer une perdrix de Sa Majesté, ou de courre le cerf, et de rapporter une pièce de gibier à sa femme, afin de dire qu'il avait gagné quelque chose à la révolution.
En vérité, il faisait bien, ce digne peuple, de se donner une fois le plaisir de la chasse au long-courre. Plaisir de roi qui lui était bien dû. Trois jours après son passage dans la forêt de Rambouillet, on lui reprenait sa forêt, on tuait sans lui tout son gibier, on vendait jusqu'aux œufs de ses faisans, on le traitait comme si on eut voulu le détrousser de ces plaisirs de souverain.