«Sire, disait la reine au roi, voyez-vous ce berceau qui flotte?—Oui-da, reprit le roi, ce n'est pas un berceau, c'est une barque, et pour peu que Votre Majesté daigne y prêter sa royale attention, elle aura bientôt reconnu le pilote au gouvernail et cette voile empourprée où le vent souffle à perdre haleine!»
A ce bon mot qu'il avait trouvé sans le chercher, le roi Lysis daigna sourire. Ils ressemblent en ceci au reste des humains, les rois d'esprit, rien ne les amuse autant que leurs propres bons mots.
Après une pose: «Sire, dit la reine, avec votre permission, j'insiste et je dis que cette barque est un berceau; je vois des couvertures brodées, un petit oreiller garni de dentelle, une menotte d'enfant qui tient un hochet de cristal.—Et moi, ma reine, avec votre permission, je vois le bateau, la voile et le pilote au gouvernail.»
Comme elles allaient se disputer, Leurs Majestés virent aborder au pied de la roche, et cette fois ils furent d'accord, un bateau qui était en même temps un berceau, un berceau qui était tout ensemble un bateau. Au même instant, le soleil sortit du nuage, et tout se calma dans cette immensité; ce fut un véritable enchantement.
Il faut pourtant que vous sachiez que le roi Lysis et la reine Lysida comptaient plusieurs points noirs dans leur très heureuse vie, et leur premier chagrin était de n'avoir pas d'enfants. Pas d'enfants, rien n'est plus triste! Il est vrai que bien des pères de famille, sitôt que leur fillette est maussade ou que leur garçon est entêté, pour peu qu'ils aient mis au monde un gourmand, un paresseux, un menteur, un porteur d'oreilles d'âne: «Mon Dieu! mon Dieu! disent-ils, que les pères qui n'ont pas d'enfants sont heureux!» Et voilà comme, ici-bas, les hommes et les femmes ne sont jamais contents.
La reine et le roi eurent bientôt quitté leur roche et gagné le rivage; et pensez s'ils furent heureux, quand ils découvrirent dans ce berceau un beau petit garçon de trois ou quatre ans qui leur tendit les bras. Tout d'abord, la reine s'empara du petit naufragé pendant que le roi, qui tenait à ses idées, s'écriait: «Je savais bien que c'était un bateau, car voici le pilote!» Or, le pilote était un épagneul rare et charmant; sa queue était orange, et de ce beau panache il se servait comme un nautonnier de voile et de gouvernail. Sa robe était blanche et noire, il portait à son front une étoile. Enfin, que vous dirai-je? il n'y avait rien de plus joli que cet épagneul venu de si loin, dans un attirail si nouveau. «A moi l'enfant! disait la reine.—A moi le bateau!» disait le roi. Et voilà comme ils rentrèrent, tout joyeux et les mains pleines, en ce château dont ils étaient sortis les mains vides. Il faut vous dire aussi que l'épagneul, très fatigué, s'était endormi sur l'oreiller du jeune enfant. «C'est un peu lourd, disait le roi, mais je suis trop content de ma trouvaille pour déranger ce bel épagneul.»
II
Quand le ministre et la dame d'honneur apprirent les événements de la matinée, et qu'ils se virent exposés à cette formidable concurrence d'un joli chien et d'un bel enfant, ils poussèrent de grands cris; mais le roi les fit taire en les menaçant des Petites Affiches, où se rencontraient, en ce temps-la, tant de grands ministres et d'excellentes dames d'honneur.
L'enfant fut appelé d'un nom arabe qui signifie «arraché des flots». Quant au chien, on l'appela d'un nom français qui veut dire «le bon pilote».
Enfin la reine et le roi s'occupaient nuit et jour de l'un et de l'autre, à tel point, qu'on disait qu'ils perdaient le boire et le manger. Cette incessante préoccupation aurait très bien pu nuire à la gloire, à l'honneur du roi Lysis. Comme il laissait à ses ennemis beaucoup trop du loisir, il advint qu'une nuit du mois de décembre on entendit un grand bruit dans le château; c'étaient les ennemis du roi Lysis qui s'introduisaient dans la citadelle. Mais (rendons-lui son vrai nom) le sage Azor, réveillant doucement son jeune maître, lui mit entre les mains une trompette achetée à la foire du Ludistan, et l'enfant, sur cette trompette, essaya, d'un souffle ingénu, l'air nouveau de Malbroug s'en va-t-en guerre. Bien qu'il fut assis en ce moment sur les marches du trône, nous ne voulons pas flatter le petit Noémi (rendons-lui aussi son nom): il était un très chétif musicien; il écorchait de la belle sorte le fameux air Malbroug s'en va-t-en guerre, et les courtisans les plus subtils se bouchaient les oreilles aux premiers cris de la rauque trompette. Eh bien, voilà justement ce qui sauva le trône de Lysis et de Lysida; les ennemis qui s'étaient emparés du château, voyant que pas un n'accourait à leur rencontre, s'étonnèrent et s'inquiétèrent. «Il faut vraiment, disait le général ennemi, que l'on me tende un piège; halte-là!» Mais quand il entendit la trompette invisible et la chanson Malbroug s'en va-t-en guerre, il cria: «Sauve qui peut!» Voilà comment, par la présence d'esprit d'un si bon chien et par une trompette en fer-blanc dont on ne voudrait pas à la foire de Saint-Cloud, fut délivré le château de Lysis-Lysida.