Le lendemain, à leur réveil, leur premier regard rencontra les yeux tendres et sérieux tout ensemble de cette illustre dame de La Rochefoucauld. De sa voix, faite aussi bien pour la prière que pour le commandement, elle encouragea la mère à lui raconter par quelle suite de misères elle était arrivée à ce dénuement si triste et si complet. La mère alors répondit qu'elle avait épousé naguère un gentilhomme, un pauvre Irlandais de la catholique Irlande, qui l'avait emmenée avec lui dans une cabane où, pendant quatre années, ils avaient eu grand'peine à vivre. Il y avait deux ans déjà que la petite fille était au monde, et Dieu sait qu'ils avaient grand espoir de l'élever; mais la famine avait envahi toute la contrée, et la peste avait emporté le mari; les hommes du fisc étaient venus qui avaient vendu la cabane et le champ de blé; puis la charité publique, disons mieux, la prudence irlandaise, habile à se défaire des pauvres gens sans soutien, les avait embarquées sur une barque de pêcheur qui les avait jetées à la côte, et voilà comment elle était venue en tendant la main jusqu'à ce lieu d'asile, où elle espérait trouver quelque emploi dans la domesticité de l'abbaye, et chaque jour un verre de lait chaud pour son enfant.
A ce récit, tout rempli de courage et de résignation, les dames de Saint-Sauveur répondirent qu'elles emploieraient la mère à la lingerie et qu'elles adopteraient la jeune enfant. Mais la mère était morte après une lutte désespérée de quinze mois contre le mal qui l'envahissait, elle mourut en bénissant ses bienfaitrices et leur recommandant son enfant. La jeune fille avait grandi dans l'intervalle, et le bien-être et l'amitié de tant de bonnes mères adoptives avaient affermi sa santé chancelante. Elle était devenue assez jolie et toute mignonne; elle était un véritable jouet pour les jeunes novices, dont elle remplaçait la poupée. Elle était tout le long du jour admirée et choyée; on obéissait à ses moindres fantaisies, et sa plus légère parole était comptée. «Ah! disaient les bonnes dames, qu'elle a de grâce et qu'elle a d'esprit! Elle est charmante;» et c'est à qui redoublerait de tendresse.
Seule, Mme l'abbesse était réservée avec cette enfant. Elle disait que toutes ces louanges auraient bientôt gâté le meilleur naturel; que mieux eût valu munir cette orpheline contre les embûches et les pièges du dehors; qu'elle aurait bientôt sa vie à conduire et son pain de chaque jour à gagner… Mais c'étaient là de vaines paroles; le couvent n'avait pas d'autre enjouement et s'en donnait à coeur joie. Et plus l'enfant grandissait, plus grandes étaient les tendresses; ces dames se disputaient le bonheur de lui apprendre à lire, à écrire, et les belles histoires qu'elle lisait dans Royaumont, tout rempli des plus belles images. Quelques-unes de ces dames, plus savantes, enseignaient à ce jeune esprit, celle-ci la géographie, et celle-là les premières notions des mathématiques. Des veuves retirées du monde, et qui n'acceptaient du cloître que le silence et la solitude, attendant l'heure où leur deuil se changerait en grande parure, avaient soin de chanter à ta jeune recluse une suite d'élégies et de chansonnettes galantes, avec accompagnement de théorbe ou de clavecin. Pensez donc si elle en était toute joyeuse, et si ces belles chansons se gravaient facilement dans ce jeune cerveau.
Les deux vraies mères de la jeune Élisa (c'était son nom) s'appelaient Mmes de Gien. Elles s'étaient chargées tout particulièrement de cette enfant devenue une grande fille, et comme elles seraient mortes de chagrin à la seule idée de s'en séparer, elles se firent nommer au prieuré de Saint-Louis, situé dans un faubourg de la ville de Rouen, sur les hauteurs. Mme de Gien l'aînée, étant abbesse, eut sa soeur pour coadjutrice, et l'une et l'autre, ayant pris congé de Mme de La Rochefoucauld, elles emmenèrent avec elles la jeune Élisa, qui devint une espèce de souveraine en ce prieuré, qui était pauvre et menaçait ruine de toute part. Mais ces dames avaient obtenu de leur famille une pension qui leur permettait de garder avec elles leur fille adoptive. Elles l'aimaient, en effet, comme une mère aime son enfant; elle, de son côté, les entourait de mille tendresses. Elle était leur lectrice et leur secrétaire; elle devint leur conseil.
Les livres étant chers et rares, ces dames ouvrirent une école, et la jeune Élisa tint leur école, où venaient plusieurs fillettes assez grandes, qui se lièrent d'amitié avec leur institutrice. Une entre autres, Mlle de Silly, agréable et bien faite, un bon esprit, un bon coeur, une vraie et sincère Normande, éblouie et charmée à son tour par la jeune Élisa, en fit comme sa soeur aînée. Elles s'éprirent l'une pour l'autre d'une amitié très grande, et se firent le serment de ne plus se quitter: «Non, jamais de séparation. Nous vivrons ensemble.»
Et justement Mlle de Silly fut prise d'un mal affreux en ce temps-là. Une jeune fille y laissait très souvent la vie et presque toujours sa beauté. Ce mal, qui répandait la terreur, était presque sans remède, et Mlle de Silly, lorsqu'au bout de quarante jours elle sentit disparaître enfin cette contagion qui avait éloigné de sa jeunesse toutes ses compagnes, trouvant la petite Élisa qui se tenait à son chevet comme un ange gardien: «Tu vois bien, lui dit-elle, que j'avais raison de t'aimer: tu m'as sauvé la vie! Et comme Élisa lui voulait apporter un miroir:—Non, non, pas encore, attendons; je dois être affreuse!» et quelques larmes vinrent mouiller ses beaux yeux couverts encore du nuage… Elle ne fut pas défigurée; elle revint à la beauté comme elle était revenue à la vie, et sa reconnaissance en redoubla pour cette amie qui l'avait sauvée.
Mme de Silly la mère accourut aussitôt que sa fille fut hors de danger, et ne put guère se refuser à inviter la jeune Élisa d'accompagner sa fille au château de Silly. C'était une vieille maison bâtie en S, l'usage étant alors de donner aux châteaux normands la forme de la première lettre du nom de la terre: ainsi la Meilleraie représentait une M dans la disposition de ses bâtiments; mais la véritable distinction du château de Silly, c'est qu'il était placé au beau milieu de la vallée d'Auge, où tout fleurit, jusqu'aux épines. Au printemps, en été, aux derniers jours de l'automne, on n'entend que ruisseaux murmurant, oiseaux chantant, légers bruissements sous le souffle invisible.
Une fillette hors de son couvent, toute rayonnante de jeunesse et d'espérance, est naturellement heureuse en ce vaste jardin, et volontiers elle oublie, ô l'ingrate! le couvent et ses mères adoptives. Tel était l'enivrement de la jeune Élisa, lorsqu'au bras de son amie elle entrait dans cette maison, triste au dedans, c'est vrai, mais au dehors toute charmante. M. de Silly le père était un vieillard morose; on ne l'entendait guère, on le voyait fort peu, il comprenait que sa mort était proche, et, résigné comme un vieux soldat, il se préparait à mourir en chrétien.
Beaucoup plus jeune, et très agissante encore, Mme de Silly s'inquiétait avec modération des tristesses de son mari, non plus que des dangers récents de sa fille, en proie à la petite vérole. Elle était, comme toutes les mères de ces temps antiques, passionnée pour la gloire et pour le nom de leur maison; toute leur tendresse et toute leur ambition se reportaient sans cesse et sans fin sur leur fils, héritier et continuateur du nom, de la fortune et de l'autorité des aïeux. C'était l'habitude et la loi du monde féodal: tout revenait au fils aîné; il était tout, le cadet n'était rien, il s'appelait M. le chevalier, et passait une vie obscure en un coin du château de son père, heureux de promener dans les jardins paternels le neveu qui devait le déshériter tout à fait. Quant aux filles, elles étaient encore moins comptées que les cadets; on les mettait au couvent, moyennant une petite dot, et les voilà disparues à jamais.
Ainsi Mlle de Silly, dans la maison de ses pères, était une étrangère autant que la jeune Élisa; mais l'habitude et la résignation, ajoutez la jeunesse, ont de grands privilèges! Elles se contentent à si peu de frais! l'horizon le plus prochain, elles ne vont pas au delà. Le lendemain, voilà le rêve des jeunes filles; aujourd'hui, demain, rien de plus, pourvu qu'aujourd'hui et demain le jardin soit en fleur.