—Ah! dit-il, vous venez trop tard, mon siège est fait.
La sagesse des nations a pieusement recueilli cette belle parole de l'abbé de Vertot, et elle en a fait un proverbe.
Le jour dont nous parlons, il arrivait tout courant de Paris, porteur d'une grande nouvelle:
—Ami, dit-il au jeune homme, on chante aujourd'hui le Te Deum de la paix. Cette fois vous êtes libre, et je vous apporte, avec la croix de Saint-Louis, l'ordre de regagner votre régiment, et, s'il vous plaît, nous partirons ce soir.
A cette nouvelle inattendue on eût vu briller un éclair dans les yeux du jeune homme; il avait en ce moment six coudées, la taille des héros d'Homère, et remettant à son père cette croix militaire qu'il avait si bien gagnée:—Accordez-moi, lui dit-il, l'honneur de la recevoir de vos mains.
Le vieux seigneur, d'une main tremblante d'émotion, posa la croix de Saint-Louis sur la poitrine de son fils, et lui-même il reprit ce cordon rouge dont il s'était dépouillé pour ne pas ajouter à l'humiliation de son enfant. Mais ce fut en vain que le père et la mère priaient le jeune homme de rester encore au château rien que le temps de fêter sa gloire; en vain que les jeunes filles le supplièrent, de leurs regards muets, de ne point partir si vite: il pétillait d'impatience; il ne savait comment contenir sa joie; il baisait les mains de son père et de sa mère en leur disant: «Laissez-moi partir.» Il se voyait déjà à la tête de son régiment; ou bien il allait saluer le roi à Versailles au sortir de la messe, et le roi l'invitait à Marly; si c'était le soir à son grand coucher, le roi lui faisait donner le bougeoir, et il éclairait Sa Majesté jusqu'au seuil de sa chambre; enfin, tous les rêves que peut faire un jeune homme un instant vaincu, prisonnier, désarmé, qui tout d'un coup se voit rappelé sous les drapeaux par la grande voix de la guerre. Il partit donc, accordant à peine un dernier regard à ses deux jeunes camarades, qui le regardaient comme on regarde en songe.
—Il s'en va comme il est venu, disait Élisa à Mlle de Silly.
—Bonsoir à sa compagnie, ajoutait Mlle de Silly. Je ne serai pas longue à me consoler.
Elle songeait qu'en effet son mariage était arrêté avec un jeune seigneur du voisinage, et que son mari l'accompagnerait dans les grands prés, sous les vieux arbres, le long des charmilles auxquelles Élisa disait adieu tout bas pour ne plus les revoir.
Et comme il est écrit qu'un malheur ne vient jamais seul, quelques jours après le départ du jeune colonel, Mlle Élisa de Launay reçut une lettre du couvent dans lequel elle était reine, et qu'elle comptait rejoindre avant peu. Elle ouvrit en tremblant cette lettre dont l'écriture lui était inconnue, et, la malheureuse! les maternelles paroles auxquelles elle était habituée, l'affectueux appel qui lui venait de sa chère abbesse et de sa digne soeur, étaient remplacés par des paroles sévères et par un commandement formel de ne pas rentrer dans l'abbaye.