—A la grâce de Dieu, ma bonne soeur, répondit la jeune voyageuse; j'arrive ici pour trouver et pour donner de bons exemples. Je suis chrétienne et j'ai du courage; ouvrez-moi, je suis des vôtres.
La bonne soeur, déjà frappée, ouvrit la porte à cette aventurière de la charité, et mourut dans ses bras trois jours après. Voilà ce qui s'appelle entrer dans le monde sous de bons auspices. «Ou dessus ou avec,» disait une mère spartiate à son fils en lui remettant son bouclier. On eût dit que Mlle de Launay obéissait à cette voix sévère; morte ou vivante, elle devait sortir de cette abbaye entourée d'honneurs et de respects.
Cependant, sous les voûtes de ce palais de Versailles bâti de ses mains pour l'éternité, le roi se mourait, fièrement et royalement, comme il avait fait toutes choses. Il savait que son mal était incurable, et pourtant, dans son attitude et dans son regard, le plus habile homme n'aurait pu voir que le calme et la majesté. Dans son antichambre attendait, mêlé à la foule des courtisans de l'Oeil-de-Boeuf, l'ambassadeur de Perse, et le roi, monté sur son trône, le reçut comme autrefois dans les meilleurs jours de sa vigoureuse santé. Il y eut grand appartement le soir et grand couvert, et la présentation de deux nouvelles duchesses; les vingt-quatre violons jouèrent des sarabandes, au grand étonnement du premier médecin Fagon et du premier chirurgien Maréchal. Le coucher du roi ne fut pas avancé d'une heure. Le lendemain de cette réception d'ambassadeur, le roi tint conseil d'État et soupa dans sa chambre, après avoir joué avec les dames.
Ainsi, chacun de ses derniers jours, Sa Majesté fut à l'oeuvre, présidant tantôt le conseil d'État, tantôt le conseil des finances, recevant l'un après l'autre chacun de ses ministres, et tenant de grandes conférences avec Mme de Maintenon, le duc de Noailles, M. le chancelier, avec le duc du Maine et parfois M. le duc d'Orléans. Tel était ce Jupiter mourant, calme et résigné, et, comme il vit pleurer un de ses valets de chambre: «Avez-vous pensé, lui disait-il, que j'étais immortel?» Il mourut. Peu de gens le pleurèrent parmi tous ces hommes qui toute leur vie étaient restés agenouillés devant sa toute-puissance. Alors une voix se fit entendre en toute l'Europe: Le roi est mort! Le monde entier l'appelait le roi, sans jamais dire: le roi de France. A sa mort cependant, il y eut dans tout son royaume un grand soupir d'allégeance; on était las de cette grandeur; la France soupirait après la chose inconnue, et ne regretta point cette vieillesse austère et silencieuse, abîmée en toutes sortes de contemplations, d'inquiétudes et de repentirs.
Pendant que l'on portait en grande pompe aux caveaux de Saint-Denis ce vieux roi chrétien; pendant que Massillon, le prêtre éloquent de l'Oratoire, écrivait cette oraison funèbre du roi Louis le Grand, dont la première ligne est sublime et digne de Bossuet: Dieu seul est grand, mes frères! le couvent des Miramiones revenait peu à peu à la douce lumière du jour. Un peu d'espérance et d'abondance était rentré dans ces pieuses demeures, et sitôt qu'il fut permis à ces infortunées de rendre grâces au ciel de leur délivrance, prosternées aux pieds des autels, le nom de Mlle de Launay se trouva sur leurs lèvres reconnaissantes. Tant que la fièvre avait sévi, la nouvelle recluse n'avait pas quitté le lit des malades; elle était l'espérance et la consolation; elle fermait les yeux éteints; elle relevait par ses douces paroles les âmes abattues; les jeunes filles disaient: Ma soeur! les révérendes mères lui disaient: Ma fille! et lorsqu'enfin elle parla de quitter cet asile dont elle avait été la providence, hélas! que de gémissements et de larmes: «Vous partez! vous nous quittez! nous ne vous verrons plus!» On eût dit que la ruine et la misère allaient revenir dans ces murailles désolées.
Mais quand elle eut déclaré sa volonté formelle, alors toutes ces dames tinrent conseil pour savoir à qui donc elles adresseraient cette fille adoptive. A la fin, il y en eut une, entre autres, qui proposa d'adresser l'orpheline à une dame qui avait appartenu jadis à la belle duchesse de Longueville, une des reines de Paris. Elle s'appelait Mme de La Croisette; elle était bien vieille, et vivait bien loin du monde, après avoir été la grâce et l'ornement des meilleures compagnies. Que de belles histoires cette vieille dame avait entrevues! que de mystères elle avait gardés dans sa mémoire! Avec quel zèle et quelle ardeur elle parlait de son ancienne maîtresse, une digne fille des Condé, l'amie et la complice du cardinal de Retz, héroïne de la Fronde, avec tant d'esprit que son père, le grand Condé, n'en avait pas davantage, et que M. le duc de La Rochefoucauld s'inclinait quand il fallait répondre à Mme la duchesse de Longueville. De ces bonnes gens, pleins de souvenirs, on tire assez volontiers tous les services qu'ils peuvent rendre; il ne s'agit que d'être attentif à leurs discours et d'écouter patiemment leurs plus belles histoires. Ainsi l'on fit pour Mme de La Croisette, et quand la dame eut parlé tout à l'aise du temps passé; quand elle eut célébré les victorieuses et les conquérants d'autrefois: M. de Turenne et Mme de La Fayette, elle finit par comprendre enfin qu'on la priait de venir en aide à une honnête et vaillante personne, courageuse et bienséante, qui cherchait quelque bonne maison où elle voulait entrer comme demoiselle de compagnie ou gouvernante de quelque jeune enfant.
La bonne Mme de La Croisette, qui naturellement était tournée du côté de l'esprit (une habitude qu'elle avait prise dans les salons de l'hôtel de Soissons), après avoir bien cherché à qui donc elle pouvait adresser sa protégée inconnue, imagina de la recommander au plus rare et plus charmant esprit parmi les survivants du dix-septième siècle, à M. de Fontenelle.
Il était, certes, de bonne race, et bien fait pour accorder une protection honorable, étant le propre neveu du grand Corneille, et, par la modération de sa vie et la grâce de son discours, l'écrivain le plus accompli de cet âge intermédiaire entre les chefs-d'oeuvre anciens et les efforts tout nouveaux de l'esprit. Il était la prudence en personne et la sagesse même; un peu trop sage, il disait que si sa main droite était remplie de vérités, il n'ouvrirait pas sa main droite. Ajoutez qu'il était affable et bienveillant, estimant les hommes, et cependant les connaissant et les voyant tels qu'ils sont. Il n'aimait que la bonne compagnie; il lui appartenait tout entier: il en savait la langue, il en connaissait les usages. De toutes les grandes maisons, il savait les alliances, les parentés, les amitiés même les plus lointaines; ainsi, quand il parlait dans un salon, au milieu de l'attention universelle, il était sûr de ne blesser personne.
Il marchait, à pas lents et prudents, sur le chemin de la vieillesse et ne semblait pas la redouter. Cet homme est un des grands exemples de la force et de l'autorité du bel esprit. Il ne heurtait personne; au contraire, il se dérangeait volontiers pour faire place aux plus pressés d'arriver, et l'on ne comprenait guère comment il faisait pour arriver toujours le premier. Il avait un doux rire, une voix claire où vibrait une douce ironie. Il était très savant, très intelligent, très caché. Ne l'abordait pas qui voulait. Les ambitieux lui faisaient peine, et les avares lui faisaient peur; les malhonnêtes gens lui faisaient pitié. Avec cela, un grand soin de sa personne, un grand respect de soi-même, et le plus profond mépris pour l'injure et le mensonge. Il mourut presque centenaire.
Après sa mort, on trouva dans les greniers du Palais-Royal, qu'il habitait, quatre ou cinq caisses énormes toutes remplies de brochures, pamphlets, journaux, nouvelles à la main, et des milliers de feuilles que l'on avait écrites pour le chagriner et dont il n'avait pas ouvert une seule. Il régnait sur deux académies; il avait écrit des idylles charmantes, où l'on ne voyait que bergères enrubannées et bergers en bas de soie, en talons rouges.