A la fin les voilà mariés et retirés bientôt dans leur maison des environs de Paris. Sous ces modestes ombrages, dans ces prairies dont la limite était bien étroite, à côté de ce mari qui ne savait que raconter les petites guerres qu'il avait faites et les petits événements dont il avait été le témoin, Mme de Launay, calme et résignée, écrivit les Mémoires de sa vie. Elle eut grand soin, dans cette tâche assez dangereuse, de n'en montrer que les beaux côtés; elle voulait paraître aimable, afin de laisser d'elle-même et de son passage ici-bas un bon souvenir. Cependant nous avons retrouvé un portrait qu'elle avait écrit de sa main, et qui la montre à peu près telle qu'elle était, l'heure n'étant pas venue encore où l'on arriverait à écrire en toutes lettres et sans y rien omettre, non pas même la honte et le mépris, ses propres confessions. On ne lira pas sans intérêt les deux pages que voici:

«Mlle de Launay est de moyenne taille, assez maigre, et désagréable au premier abord. Son caractère et son esprit sont comme sa figure; il n'y a rien de travers, mais aucun agrément. Sa mauvaise fortune a beaucoup contribué à la faire valoir. La prévention où l'on est que les gens dépourvus de naissance et de bien ont manqué d'éducation fait qu'on leur sait gré du peu qu'ils valent; elle en a pourtant eu une excellente, et justement elle en a tiré ce qu'elle a de bon, les principes de vertu, les sentiments élevés, et les droits sentiers d'une conduite exacte que l'habitude à les suivre lui a rendus faciles et naturels.

«Sa folie a toujours été de vouloir dominer par la logique et la raison; et, comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s'imaginent être de belle taille, sa raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. Toutefois elle n'a jamais pu surmonter la vivacité de son humeur, ni l'assujettir du moins à quelque apparence d'égalité, ce qui souvent l'a rendue désagréable à ses maîtres, à charge dans la société, et tout à fait insupportable aux gens de sa dépendance. Heureusement la fortune ne l'a pas mise en état d'en envelopper plusieurs dans cette disgrâce. Avec tous ces défauts, elle n'a pas laissé que d'acquérir une véritable réputation, qu'elle doit uniquement à deux occasions fortuites: l'une a mis au jour ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et l'autre a fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté. Ces événements, ayant été fort connus, l'ont fait connaître elle-même, malgré l'obscurité où sa condition l'avait placée, et lui ont attiré une considération au-dessus de son état. Elle a tâché de n'en être pas plus vaine; mais déjà la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de vanité en est une.

«Elle a rempli sa vie d'occupations sérieuses, plutôt pour fortifier sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait bon marché. Aucune opinion ne se présente à son esprit avec assez de clarté pour qu'elle s'y affectionne, et ne soit aussi prête à la rejeter qu'à la recevoir; ce qui fait qu'elle ne disputa guère, si ce n'est par humeur. Elle a beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu'il faut pour entendre ce qu'on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à propos. Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs et les a respectés aux dépens de ses goûts. Elle s'est autorisée du peu de conplaisance qu'elle a pour elle-même à n'en avoir pour personne; en quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plié sans lui faire perdre son ressort.

«L'amour de la liberté est sa passion dominante, passion très malheureuse en elle, qui a passé la plus grande partie de sa vie dans la servitude; aussi son état lui a-t-il toujours été insupportable, malgré les agréments inespérés qu'elle a pu trouver.

«Elle a toujours été fort sensible à l'amitié, cependant plus touchée du mérite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle; indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu'ils ne se manquent pas à eux-mêmes.»

Certes, le portrait n'est pas flatté, mais il est simple et vrai; il nous montre en tout son jour cette personne adroite et droite qui s'est trouvée mêlée à de grands événements qu'elle a dominés de la hauteur de son courage et de la sagacité de son esprit. Par un bonheur inespéré, le succès de la vie et des Mémoires de Mme de Staal et le renom de bel esprit qu'elle a laissé l'ont fait confondre, à cinquante ans de distance, avec un des plus grands génies du commencement de l'empire, Mme la baronne de Staël, l'illustre auteur de Corinne et des Considérations sur la Révolution française. Heureuse confusion; elle ne saurait attenter à la gloire de Mme de Staël; elle jette une clarté très grande et très heureuse sur le souvenir de Mme de Staal, qui s'en va s'amoindrissant et s'effaçant toujours.

ZÉMIRE

Au bout du pont Royal, sur le quai d'Orsay, non loin de l'ancien hôtel de MM. les gardes du corps du roi, un café de sérieuse apparence est rempli tout le jour d'une foule d'honnêtes gens qui viennent prendre en ce lieu leur repas du matin et leur repas du soir. On y parle à voix basse, et, si parfois quelque étranger s'égare en ces salons bien hantés, il prend soudain le diapason des habitués du café de la rue du Bac; si bien que les femmes les plus distinguées ne redoutent pas d'y venir, en compagnie de leur frère ou de leur mari.

Un beau jour du mois de juin (il avait plu dans la matinée et le pavé était encore humide), un carrosse à l'ancienne marque, sorti des ateliers d'Erlher, et conduit par un cocher aux cheveux blancs, déposa sur le seuil du café une vénérable dame du faubourg Saint-Germain, accompagnée de sa nièce, une personne sérieuse, qui avait déjà dépassé la vingtième année. Elle-même, la nièce, avait pour chaperon, mieux qu'une servante, une amie, uns soeur de lait. Celle-ci s'appelait Mariette; elle avait dix ans de plus que sa compagne; elles se tutoyaient l'une et l'autre, avec une certaine déférence du côté de Mariette. Elle était vêtue en paysanne cossue; à sa tête le vaste bonnet normand ourlé de dentelles, à son cou la croix martelée à Fécamp par les anciens orfèvres de l'antique province. Autant la demoiselle était frêle et d'une apparence chétive, autant la Mariette était d'une opulente et vivace santé. Rien ne gênait son beau rire et son grand art de ne s'étonner de rien. Il y avait déjà trois ou quatre jours que ces dames avaient fait le projet de venir déjeuner en garçons dans cette maison, voisine de leur hôtel; elles s'en faisaient une grande fête. A leur entrée, il y eut parmi les habitués un mouvement de curiosité discrète et bientôt réprimée, chacun ayant compris que les nouvelles venues appartenaient évidemment au meilleur monde.