«Le roi a réglé qu'on rende les mêmes honneurs à Mme la Dauphine qu'à la feue reine; il n'en prendra point le deuil, parce que c'étoit sa belle-fille, et qu'un père ne porte point le deuil de ses enfants; elle étoit sa parente par beaucoup d'endroits; mais la qualité de fille efface toutes les autres parentés. Comme le roi ne prend pas le deuil, les princes étrangers et les officiers de la couronne ne feront point draper, il n'y aura que les princes du sang et les domestiques. Les dames ont commencé à garder le corps de Mme la Dauphine aujourd'hui à neuf heures du matin, et elles se relèvent d'heure en heure; il y en a quatre auprès d'elle; il y a toujours auprès du corps les aumôniers, les pères de la Mission, les récollets de Versailles et les feuillants de Paris, qui ont le droit d'assister; le clergé est à la droite du lit; on a mis deux autels dans sa chambre, où on a commencé à dire la messe dès le point du jour. Sur les sept heures du soir, vingt-quatre heures après la mort, on fit l'ouverture du corps, la dame d'honneur et la dame d'atour étant présentes. Quand le chevalier d'honneur, la dame d'honneur, la dame d'atour, les duchesses, les maréchales de France viennent pour donner de l'eau bénite, les hérauts d'armes leur donnent des carreaux, la femme du chevalier d'honneur en a aussi. Mme la Dauphine a eu le visage découvert jusqu'à ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une faute; c'est que pendant ce temps-là les dames qui n'ont pas droit d'être assises devant elle pendant sa vie, ont été devant son corps à visage découvert, ce qui ne devoit pas être.

«Jusqu'ici les dames ont été garder le corps de Mme la Dauphine sans être nommées par le grand maître des cérémonies, ce qui est contre l'étiquette

Tout est réglé, tout est compté. On ne tendra pas la porte de l'avant-cour, parce que l'on ne tend que pour le maître ou la maîtresse de la maison. Tant de chandeliers, tant de fauteuils, tant d'évêques; tant d'intervalle entre le duc d'Anjou et le duc de Berri, entre la grande-duchesse et Mme de Guise. A M. de Meaux, à Bossuet, appartient l'honneur de donner le goupillon à toute la famille royale; mais c'est l'aumônier de quartier qui le donne aux princes et princesses. Ceci fait, l'aumônier de quartier remet la goupillon au héraut d'armes, et le héraut d'armes le donne à son tour aux ducs et pairs.

Tout ceci est de la pure étiquette; mais faites éloigner un instant le maître des cérémonies, le second maître, les dames d'atour, les dames d'honneur, faites entrer Bossuet, le maître de l'éloquence et l'un des Pères du l'Église française, et contiez à ses mains tremblantes d'une indicible émotion le coeur de l'illustre princesse: aussitôt nous ne voyons plus que le grand spectacle d'une immense douleur. Peu nous importe en ce moment que l'évêque de Meaux soit accompagné de la vieille princesse et de la jeune princesse de Conti, que la dame d'honneur et la dame d'atour occupent les deux portières, et que ce carrosse plein de deuil ait un cortège de trente-six gardes à cheval portant des flambeaux, sans compter les pages, les valets de pied et les laquais de la princesse expirée: il nous semble, à cette heure de minuit, que nous voyons entrer sous les voûtes du Val-de-Grâce, où l'attendent l'abbesse et les religieuses, ce noble coeur qui ne bat plus. Quelles ont été, en ce moment, les paroles de l'illustre orateur? quelles ont été ses prières sur cet autel improvisé où il déposa le coeur de Mme la Dauphine? Ici, la plus simple expression est la meilleure, et l'étiquette même a son éloquence:

«Les princesses étaient dans les bancs hauts, les dames d'honneur et d'atour étaient dans les bancs bas, le chevalier d'honneur à la droite, et le premier écuyer à la gauche, auprès de la représentation. Après les prières et les encensements, M. de Meaux reprit le coeur et on marcha processionnellement jusqu'à la chapelle Sainte-Anne, dans le même ordre où l'on étoit venu. On y trouva une autre représentation, sous laquelle sont des tiroirs dans lesquels on a mis les coeurs des reines et des enfants de France, chacun avec des couronnes en haut, selon son rang, et non selon le temps de sa mort. Là, on recommença les prières, les encensements, et à donner de l'eau bénite, et puis on ressortit en passant par les mêmes lieux.»

Voilà pour les deuils de la cour. Tous ceux qui viendront plus tard subiront les mêmes règlements. On n'y peut rien changer. La grande et l'éternelle différence est celle-ci: l'oraison funèbre prononcée par Bossuet! C'est celui-là qui donne l'immortalité. Toutes les grandeurs qu'il n'aura pas signalées ne seront que des grandeurs passagères. Versailles peut tomber et tombera, la parole de Bossuet, éternellement vivante, ira d'âge en âge et grandissant toujours.

Mais quoi! nous ne faisons pas ici l'histoire du roi Louis XIV; c'est l'histoire même du palais de Versailles. Nous n'en voulons pas sortir; nous y resterons jusqu'à la fin, avec la chronique et les chroniqueurs. Nous ramassons çà et là les causeries de Marly et de Trianon, du grand lever et du petit lever.

Si le roi se porte bien, tout la palais est en fête; grande chasse au matin, grand jeu le soir, des masques, des loteries, des musiques tant qu'on en veut. Le roi distribue au hasard des lots d'or et d'argent; les joueurs, vêtus en comédiens italiens, tiennent le jeu du roi et de Mme de Montespan, qui perd souvent mille louis sur une carte.

Marly est tout semblable à un bal masqué; les princesses, mêlées aux comédiens, dansent les intermèdes du Bourgeois gentilhomme. Dans les boutiques, tenues par les duchesses, sont exposés les plus belles étoffes, le plus beau linge et les plus agréables pierreries qui se puissent voir. On joue à tout gagner, à ne rien perdre.

Après le jeu, la comédie; après la comédie, la souper. A la fête des rois, l'empressement redouble avec la dépense: