En même temps, que de chefs-d'oeuvre éclos à l'ombre éclatante de ce grand trône! Il avait Molière à ses ordres; Racine, initié dans les passions de sa jeunesse, les transportait sur le théâtre. Il y eut dans le jardin de Versailles de telles fêtes, que la poésie en devait garder le souvenir. Des paroles furent prononcées, dans cette chapelle de Versailles, d'une solennité si grande, que l'écho doit s'en prolonger jusqu'à la fin des siècles: le sermon sur le petit nombre des élus, par exemple. Adoré des uns, redouté de tous, admiré du grand nombre, il était le maître, il était l'arbitre, et pas un sujet qui refusât de donner pour le roi sa vie et sa fortune. Il ne voyait qu'obéissance autour de son trône: obéissance de son frère, obéissance de son fils unique, obéissance des princes de la maison de Condé, obéissance de la ville et de la cour, des Parlements, des provinces, avec tant de dignité qui ne l'a pas quitté un seul jour, non pas même à son agonie. Et quand il fut au cercueil, ses serviteurs les plus proches s'étonnèrent qu'il n'eût que la taille ordinaire des hommes, pas un n'ayant osé le regarder face à face.
Il faisait toute chose; il était le commencement et la fin de toutes les fortunes de son siècle. Il tenait les maréchaux de France sous sa dépendance immédiate, et de son cabinet il leur envoyait le plan de leurs campagnes tracé de sa main. En même temps, plus de seigneurie et plus de seigneurs; Richelieu avait abattu les têtes les plus hautes, et, désormais, qui voulait vivre accourait à Versailles, trop heureux quand le roi lui accordait un coup d'oeil, et lui faisait donner le bougeoir, lorsqu'au sortir de sa prière il désignait le courtisan favorisé qui le devait accompagner jusqu'au seuil de sa chambre.
Il voulait être accompagné et suivi partout: à Meudon, à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, demandant pour quel motif celui-ci s'était absenté la veille, et bien persuadé qu'un homme était mort, qui ne l'avait pas salué depuis huit jours. Pas de secrets pour le roi; il voulait tout savoir, il savait tout. Des gens à lui violaient le secret des lettres, et lui rapportaient les mystères les plus cachés de chaque famille. Il savait la valeur de son sourire, et le prix de son moindre regard. Telle était sa politesse, qu'il levait son chapeau pour toutes les femmes, les connues, les inconnues. Chacun s'extasiait devant ses révérences. Il avait inventé cette définition: que l'exactitude était la politesse des rois. Exact jusqu'à la minutie, il disait une fois: J'ai pensé attendre!
Enfin, si profonds étaient les respects dont on l'entourait, qu'ayant envoyé une lettre au duc de Montbazon, gouverneur de Paris, par l'un de ses valets de pied, M. le duc de Montbazon fit dîner ce valet à sa table, et le reconduisit jusqu'au milieu de sa cour. Quoi de plus juste? Il était venu de la part du roi! En revanche, il était toujours à sa tâche, et sans un instant de répit, dans la décence et dans la grandeur. Superbe à pied, à cheval, en carrosse, à la promenade, au repos. Très habile à conduire, en ses jardins, quatre petits chevaux vifs comme la poudre. Ami du luxe, amoureux de magnificence, il ne savait pas le nombre de ses maisons, de ses pavillons, de ses forêts bien percées pour la chasse à courre. Il ne connaissait pas d'obstacles, et s'il fallait tyranniser la nature, il y mettait une constance impitoyable, abaissant la montagne, aplanissant le vallon, cherchant les eaux absentes à main armée, et ce fut ainsi qu'il éleva Versailles, ce favori sans mérite, dont il fit le rendez-vous universel de toutes les grandeurs du grand siècle. Versailles finit par l'emporter sur toutes les maisons d'alentour.
Avec Mme de Maintenon reparut l'ordre, oublié si longtemps dans les transports de la jeunesse. Il redevint tout à fait le roi. Accablé au dehors par des ennemis irrités qui le croyaient perdu sans ressources, le roi résista par sa propre force. Accablé chez lui par des malheurs incomparables, avec tant de soupçons de crime et de poison, il se montra si fièrement au-dessus de son malheur, qu'il finit par arracher la pitié de l'Europe, épouvantée à l'aspect de tant d'humiliations, et de cette fin misérable d'un règne éclatant entre tous les règnes. Il disait en ses derniers moments: Quand j'étais roi! Mais à son accent on comprenait qu'il était resté le roi!
Ce grand courage, on l'a vu, l'a soutenu jusqu'à la fin; ajoutez la confiance en Dieu. Plus il s'humiliait sous la main puissante, et plus il se relevait plein de confiance dans le Dieu qui pardonne. Il se confessa publiquement d'avoir trop aimé la guerre. Il parla comme un père et comme un roi au pauvre enfant qui devait porter sa lourde couronne, et voilà par quelles vertus ce grand roi, le plus grand du monde, après tant de justes et violentes attaques, et tant d'accusations sans rémission, a fini par sauver sa gloire.
La Révolution même, qui le devait arracher de ces caveaux du monastère de Saint-Denis, où reposaient tant de monarques ses aïeux, ne devait pas enlever à Louis XIV la place à part qu'il tient justement dans l'histoire des grands rois.
LE POÈTE EN VOYAGE
I
C'est un rare et charmant instant, dans la vie et le travail d'un écrivain sérieux qui comprend toute sa destinée, l'instant où, content de lui-même et des autres, il entre enfin en pleine possession du succès, de la popularité, de la fortune. Il doutait jusqu'à cette heure, et même aux jours du succès, il se demandait s'il n'était pas le jouet d'un songe, et si le lendemain serait aussi doux que la veille. Il faut tant de soin, de zèle et de bonheur, disons tout, tant de mérite et de talent, pour percer le nuage, et le bruit vient si lentement à l'écrivain! Quoi de plus triste et rempli des plus terribles angoisses que les premiers commencements du travail littéraire? On hésite, on se trouble, on étudie, épouvanté de tant d'obstacles, toutes les petites passions de son lecteur. Le style, en même temps, qui se révèle à si peu de beaux esprits singuliers et primesautiers, représente à lui seul une peine infinie. Ah! que de fois voilà le commençant qui maudit la tâche acceptée! Il y renonce, il n'en veut plus; il sera volontiers le soldat, le marin, l'avocat, le marchand; mais écrire incessamment, écrire aujourd'hui, demain, toujours: «Non, non, se dit-il, c'est impossible!» aussi découragé qu'un enfant qui prend le plus proche horizon pour la fin du monde. On composerait une liste originale de très bons écrivains qui se sont arrêtés net au bout du premier sentier.