Sitôt qu'il eut compris qu'il allait comprendre enfin quelque chose à ce mystère de jovialité et d'iniquité, M. Fauvel, replié dans son coin et les yeux enfoncés sous la visière de sa casquette de voyage: «Allons, se disait-il, voilà déjà un premier acte assez satisfaisant. Une pauvre femme abandonnée au milieu de ces rustres, aussi pitoyables que des sangsues; un mari qui vient de mourir, laissant sa veuve et son héritage en proie à toutes les ambitions de la province; une ville entière qui décide en son âme et conscience que cette infortunée épousera ce triste hère, et qui se fait un point d'honneur de lui donner ce mari ridicule, chacun prenant l'engagement tacite, inavoué, mais certain, d'imposer à cette innocente ce don Juan du fumier. Voilà un beau premier acte.» Et déjà notre homme, esprit inventeur, arrangeait, nommait, disposait ses héros, les faisant aussi pleutres, aussi petits, mesquins, avares, envieux et jaloux qu'il les avait sous les yeux.

La route était montante; on allait au pas. Le soleil était vif. Les voyageurs, qui avaient bien déjeuné, s'endormaient l'un après l'autre; on ronflait déjà dans l'intérieur de la diligence, et seuls M. Romain, son homme d'affaires et certain voyageur en vins qui semblait très éveillé, poursuivaient, à voix beaucoup plus basse, la conversation commencée.

—Il était temps, monsieur Romain, disait le commis voyageur, de mettre en avant notre petite conjuration.

La dame était serrée de près par Maître Urbain le notaire, un vrai représentant de l'ancien notariat. Qu'elle eût choisi M. Urbain pour son notaire, et nos projets auraient été bientôt déjoués par cet homme adroit et droit.

—Aussi, reprit M. Romain, j'emmène avec moi un homme d'affaires qui en sait long, et qui en remontrerait à tous les notaires du département. On dit que la dame aurait besoin, pour tout liquider, d'un emprunt de vingt mille francs; maître Uberti, que voilà, les trouvera facilement sur hypothèque, avec deux pour cent de commission; donc rien à faire pour maître Urbain: tout au plus le priera-t-on de signer au contrat, s'il ne s'oppose pas trop au régime de la communauté.

—Je me suis laissé dire aussi, reprenait le commis voyageur, qu'il y avait une nièce assez jolie à marier, et que, naturellement, le bien de la dame en serait écorné.

—Ceci est très vrai, reprit M. Romain; mais il est convenu entre moi et mon ami le baron de Guillegarde, un gaillard qui sait son métier et qui n'a pas froid aux yeux, qu'il épousera la demoiselle, moyennant une très légère indemnité, que je doublerai s'il le faut, en cas de survie.

—Vous avez des intelligences dans la place? ajoutait le marchand de vins.

—Nous avons contre nous, répondit Romain, une méchante petite servante bretonne que la dame a ramenée il y a quatre ou cinq ans de Rennes, et qui lui est rudement attachée ainsi qu'à Mlle Laure. Oui, mais le factotum de la maison, le fameux Jolibois, m'appartient, et j'ai payé d'un assez bon prix sa vilaine âme. Mais qu'y faire? Il faut bien que tout le monde vive, et mon lot sera encore assez beau.

—Vous avez raison, monsieur Romain, reprit le voyageur d'une voix plus basse encore, il faut que chacun vive; et, pour les épingles de mes deux cousines, les demoiselles Levallois, qui tiennent en leurs mains l'âme et l'esprit de votre future épouse, autant que pour ma propre allégeance, il serait bon de convenir entre nous que vous me cédez pendant cinq ans, pour le prix des récoltes ordinaires de chaque année, toute la récolte du clos de Saint-Géran.