Sur quoi noire héros, s'étant surpris en état de comédie, se prit à rire de lui-même et s'endormit profondément.
Il était dix heures du matin quand maître Jean, le valet de chambre (un peu moins que Frontin, un peu mieux que Lafleur) entra d'un pas léger dans la chambre du poète, attendant un réveil dont l'heure était déjà passée. Il eut le temps d'affiler les rasoirs, de verser l'eau tiède et de préparer l'habit du matin; à la fin, son maître étant éveillé, M. Jean lui raconta, selon ses instructions de la veille, ce qu'il avait appris de Mme de Saint-Géran et de son entourage. Elle possédait, à l'autre extrémité de la place, et tout en face des Armes de France, une belle et grande maison, que monsieur pouvait voir de sa fenêtre, et, depuis une année qu'elle était veuve, elle était devenue un objet de curiosité pour tous, d'intérêt pour quelques-uns. Son mari était né dans cette ville même, où elle n'était qu'une étrangère, et l'on n'attendait plus que son mariage avec quelqu'un du pays pour la couvrir d'une entière adoption.
Sa conduite était celle d'une honnête femme qui tient à l'estime publique; mais les voltairiens disaient qu'elle était trop dévote. Elle était bonne aux pauvres, attentive à payer ses moindres dettes. Les dames de la ville d'en haut l'accusaient de pousser trop loin l'art de la toilette et ne lui pardonnaient pas les robes et le chapeaux qu'elle faisait venir de Paris. Ce jour même, à quatre heures, l'heure du beau monde, il y avait chez la dame un dîner de douze couverts, et M. Romain Rocaillon (c'était le vrai nom du don Juan) devait faire en ces salons sa première entrée. On parlait tout haut de son mariage avec la belle veuve, et pas un ne prévoyait le plus léger obstacle à ce mariage, que la ville entière appelait de tous ses voeux.
Ces rumeurs, que M. Jean rapportait à son maître, étaient trop d'accord avec les découvertes que celui-ci avait déjà faites, pour qu'il leur accordât une attention bien sérieuse. En ce moment il prenait terre, et son siège était fait. Il avait l'ensemble et le fond de sa comédie; quant aux détails, il comptait fort sur les hasards de la répétition générale ou, disons mieux, de la première représentation de son drame.
A demi caché, il voyait passer sous sa fenêtre les différents groupes qui s'en vont, le dimanche, aux offices de la principale église, et tout de suite il reconnut ses personnages: les deux demoiselles Levallois, l'une grande et sèche, l'autre assez semblable à une oie endimanchée. Il reconnut le percepteur des contributions directes à la façon dont il comptait, sans le vouloir, les portes et les fenêtres de chaque maison. Il fut tenté de saluer maître Urbain, le notaire. Il avait passé la quarantaine, et ses cheveux noirs étaient mêlés de cheveux blancs. Mais la beauté de son visage et le sérieux de son regard attiraient tous les suffrages. Le petit sacripant, son voisin quasi-muet de la diligence, enharnaché d'un habit vert pomme, allait et trottait menu dans la rue, interrogeant tous les visages et très inquiet d'être reconnu.
Tout à coup, au milieu de la place, simplement vêtues et cependant très élégantes, deux dames passèrent d'un pied léger. Elles semblaient se sourire l'une à l'autre. La première approchait de la quarantaine; elle était de belle taille, de bel embonpoint. Ses cheveux blonds encadraient, d'une façon charmante, un calme et doux visage. Elle occupait encore le beau milieu de la jeunesse; elle avait la démarche et le maintien d'une femme honorée, à qui jamais personne, homme ou femme, n'a manqué de respect. De sa main bien gantée elle tenait la main d'une jeune personne qui n'avait guère plus de seize ans, très mignonne et cependant très formée, avec de beaux yeux noirs. Ah! que celle-ci était jolie et que celle-là était charmante!
—Je suis bien sûr, se disait notre héros, que voici ma cousine et sa nièce. Hélas! quel dommage! et quel crime de donner toutes ces beautés à ce faquin de Romain Rocaillou! Passez, passez, Mesdames, un homme est là qui veille sur vous.
Tout à côté de la demoiselle, une petite servante au pied leste, à l'air éveillé, portait leur livre de messe et leur servait de garde du corps.
—Voilà ma Bretonne. Elle a l'air d'une vaillante et honnête fille, et je ne serais pas étonné que ce malbâti aux cheveux jaunes, qui s'en va la main dans sa poche et les yeux baissés, ne fût M. Jolibois en personne.
Plus la sonnerie de la messe arrivait aux trois derniers coups, plus ce petit monde allait rapide et serré dans la rue.