—As-tu bien fait, ma mignonne! as-tu bien fait, s'écriait le jeune homme au cou de sa femme, et suis-je un mécréant de t'avoir, pour si peu, grondée! Un brin d'or! te reprocher un brin d'or, quand je devrais te couvrir de diamants et de perles!

—Non, non, s'écriait la jeune épouse, avec de grosses larmes dans les yeux, c'est ma faute et non pas la tienne. Où donc avais-je, en effet, si peu de coeur, que de dépenser en vanités la dot de nos enfants?

Alors, quittant le cou de son mari, elle baisait avec ardeur les deux petits garçons et la belle petite fille aux yeux bleus, les enfants ne sachant plus s'ils devaient rire ou pleurer. Et lorsque enfin ils eurent tous les cinq essuyé ces douces larmes et retrouvé leur sourire, ils posèrent le petit collier sur la tête de la madone, en guise d'ex-voto, et tous les cinq agenouillés sous les yeux de la divine mère, ils récitèrent, les mains jointes: Nous vous saluons, Marie, pleine de grâces!

Ici le diable se sentit si touché, qu'une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur sa joue. On entendit: Pst! le bruit d'une goutte d'eau sur le fer brûlant. Le bailli, lui, ne fut pas touché le moins du monde. Il sentit grandir sa furie, et pour toute chose il eût voulu revenir sur ses pas. Mais avec le diable il faut marcher toujours en avant. Il est la voix qui dit: Marche! et marche!

En vain voulez-vous faire halte en ce bel endroit du paysage enchanté; Marche! et marche! En vain la ville offre à vos yeux des beautés singulières: Marche! et marche! En vain le libertin demande un moment de répit pour quitter les mauvaises moeurs, et se marier à quelque innocente: Allons! marche! et marche! Il y a même des instants où le traître et le tyran feraient trêve assez volontiers à leurs manoeuvres criminelles: Marthe en avant! Tu as laissé passer le repentir; arrive, en boitant, le châtiment qui va te prendre! Ainsi l'ambitieux, quand il renonce à l'ambition, l'avare à l'argent, le soldat aux meurtres et le débauché à ses plaisirs d'un jour: Marche! et marche! il faut obéir jusqu'à l'abîme entr'ouvert. C'est la nécessité.

M. le bailli marchait donc. Toutefois, comme il était rusé et passé maître en diableries, lui aussi:

—C'est mon droit, dit-il à son compagnon, d'aller en avant par le chemin que je choisirai.

—C'est ton droit, reprit l'autre, incontestablement. Sur quoi le bailli, rassuré, prit un petit sentier par la montagne. Or ce sentier allongeait le voyage d'une grande lieue, et le diable (on l'attrape assez facilement) eut quelque soupçon qu'il était joué par le bailli.

—Tu me tends un piège? dit-il. Jouons, comme on dit, cartes sur table, et que chacun de nous soit content.

—Monseigneur, reprit le bailli, chacun son tour. Vous me teniez tout à l'heure, et maintenant c'est moi qui vous tiens. Maladroit! c'était bien la peine de courir toute la contrée et de me tendre ainsi tous ces pièges, pour tomber dans mon embuscade! Où sommes-nous, en ce moment, mon camarade? Ne vois-tu pas que nous entrons dans le sentier qui mène au couvent de Sainte-Croix? Le couvent a disparu, c'est moi qui l'ai rasé, et je me suis emparé de tous ses domaines. Mais j'ai respecté le calvaire, élevé sur ces hauteurs le jour même de la Passion, et dans ce calvaire sont contenues les reliques de saint Pierre martyr, de saint Eutrope, de saint Barthélemy, de sainte Catherine, vierge et martyre, et des dix mille crucifiés. C'est là que je vous attends, messire démon, et nous verrons si vous osez me poursuivre à l'ombre de la croix.