Mais dans l'état misérable de ce pays et de cette forêt des Ardennes, où les loups avaient choisi leur domicile, un évêque aussi galant homme, aussi bien élevé que l'évêque de Liège, ne pouvait pas consentir qu'une reine de Navarre, en si belle compagnie, acceptât les obstacles, les périls, l'isolement, les ennuis de ces tristes contrées. En vain la magnificence de ces bois séculaires, le murmure enchanteur de ces frais ruisseaux, le flot mystérieux de ces ondes charmantes, pleines de fécondité, de santé, d'espérance, attiraient à leur charme infini ces belles voyageuses, la grâce et l'ornement de la maison de Valois… La reine Marguerite et la princesse de la Roche-sur-Yon, qui n'étaient pas très éprises de l'élégie et de l'idylle champêtre, eurent bientôt consenti à la proposition que leur faisait Sa Grâce Mgr l'évêque de Liège. Il proposait que ces dames, une ou deux fois par semaine, iraient à cheval s'abreuver aux claires fontaines, et que, le reste du temps, la fontaine irait elle-même au-devant des buveuses d'eau.
Aussitôt que le bruit se répandit du séjour de ces dames françaises, on vit accourir à Liège, de la frontière des Flandres et même du fond de l'Allemagne, les dames les plus qualifiées, et ces réunions, toutes pleines d'honneur et de joie, ont laissé dans la province un tel souvenir, qu'elle s'en souvient encore.
Ainsi, la reine Marguerite oublia la mort subite de cette aimable Mlle de Tournon, sa douce compagne! «et ce jeune corps, aussi malheureux qu'innocent et glorieux, fut rapporté dans sa patrie en un drap blanc couvert de fleurs.»
Chaque matin, qu'elle se rendit à Spa, ou qu'elle bût les eaux dans les jardins de l'évêché (lesquelles eaux veulent être tracassées et promenées en disant des choses réjouissantes), la reine allait en bonne compagnie. Elle était chaque jour invitée à quelque festin; après le dîner, elle allait entendre les vêpres en quelque maison religieuse; puis la musique et le bal: pendant six semaines. C'est le temps d'une cure; au bout de six semaines, la santé est revenue.
Il fallut donc repartir, mais en six semaines, déjà, que de changements dans la province! Elle était à feu et à sang; le galant don Juan d'Autriche s'était emparé de Namur et des meilleurs seigneurs de la province. Alors, un grand conflit entre les catholiques de Flandre et les huguenots du prince d'Orange. Or, nécessairement, il fallait traverser toute cette bagarre, en danger d'être prise par l'un ou l'autre parti. Cette fois encore apparut l'évêque de Liège; il protégea jusqu'à la fin les dames dont il avait été l'hôte assidu. Il leur donna, pour les accompagner, son grand maître et ses chevaux; mais ces damnés parpaillots manquaient tout à fait de courtoisie. Ils prétendirent que la reine ne pouvait pas rentrer en France avant d'avoir payé toutes ses dettes. Ils nièrent à l'évêque de Liège le droit de signer des passeports. On crie: Aux armes! sur le passage de la reine, aux mêmes lieux où naguère on criait: Vive la reine! Ces mêmes portes des villes qui s'ouvraient devant elle à son arrivée se fermaient brutalement à son retour.
Cependant rien n'arrêtait la jeune reine; elle se savait éloquente, et parlait à la multitude, apaisant celui-ci, souriant à celui-là, également inquiète des Allemands, des Espagnols, des huguenots, de ce même don Juan, naguère empressé comme un amoureux autour de sa fiancée. O peines du voyage! et cependant la dame avait résolu de rejoindre en toute hâte la cour de Navarre, mais non pas sans avoir salué son frère, le roi de France. Or, laissant là sa litière, elle monte à cheval et s'en va, par des chemins détournés, frapper aux portes de Cambrai. La ville hospitalière accueillit la fugitive, et bientôt à Saint-Denis même, et sur le seuil de la grande basilique où l'abbé Suger a laissé tant de souvenirs, le roi, la reine et toute la cour de France accoururent au-devant de Madame Marguerite.
On lui fit raconter, Dieu le sait, toutes les merveilles de son voyage, et quand elle vit le roi son frère en si belle humeur, elle lui demanda la permission de rejoindre enfin le roi son mari, en le priant de lui constituer une dot, et promptement, tant elle avait hâte de se rendre à son poste naturel. Pendant six grands mois elle renouvela sa prière: «Attendons!» disait la reine mère; et «Patientons!» disait la roi. Il se méfiait de tout le monde, et quand sa soeur lui demandait d'où lui venaient ces craintes et ces doutes, il répondait gravement que les simples mortels n'avaient pas le droit de demander aux rois, non plus qu'aux dieux, les motifs de leurs décisions. Or, toutes ces brouilleries finissaient toujours par cet ordre absolu: «Ma fille, allez vous parer pour le souper et pour le bal.»
Depuis que le roi de Navarre s'était échappé du Louvre, les portes du Louvre étaient gardées si curieusement que pas un n'en passait le seuil qu'on ne le regardât au visage. Aussi bien, lorsque, après six mois de patience et de promesses non tenues, la jeune reine eut résolu de s'échapper du Louvre, elle se fit apporter en secret un câble qui plongeait de sa fenêtre dans le fossé du château, et, par une nuit sombre, un soir que le roi ne soupait point et que la reine mère soupait seule en sa petite salle, la reine Marguerite se mit au lit, entourée de ses dames d'honneur, et tout de suite, après qu'elles se furent retirées, elle allait descendre, à tout hasard. Heureusement, un surveillant du château arrêta cette belle fuite, et la reine mère, touchée enfin par tant d'obstination, consentit à doter sa fille et à la rendre à son mari, à condition qu'elle maintiendrait la paix entre les deux royaumes.
Ah! comme elle respira librement lorsqu'elle vit accourir le roi de Navarre au-devant d'elle, accompagné des seigneurs et gentilshommes de la religion de Gascogne! Ainsi, l'un et l'autre, ils se rendirent à petites journées dans le château de Pau, en Béarn, en pleine religion réformée, et ce fut à peine si la reine Marguerite obtint la permission d'entendre la messe avec quatre ou cinq catholiques. Il fallait, dans ces grands jours, fermer les portes du château, tant les catholiques de la contrée étaient désireux d'assister au saint sacrifice, dont ils étaient privés depuis si longtemps.
Ainsi, fanatisme et cruauté des deux parts; même on ne saurait croire à quel point le Béarnais poussait la rigueur: jusqu'à chasser à coups de hallebarde ses malheureux sujets catholiques pour avoir assisté à la messe de leur reine. Il y avait cependant un parlement à Pau; mais c'était un parlement huguenot, qui donna tort à la reine quand elle se plaignit des procédés du roi son mari. C'était bien la peine, en effet, de l'être venue chercher de si loin! Il supportait péniblement la présence de sa jeune épouse, et finit par la reléguer à Nérac, où elle rencontra, belle, intelligente et bienveillante aussi, sa belle-soeur, la princesse Catherine, amie et confidente du roi son frère. Or Catherine était une grande âme, affable et juste, aimant la liberté de conscience autant qu'elle aimait la belle compagnie.