A peine installée en ce lieu charmant, la reine Marguerite eut une cour brillante, non pas tant de soldats et de capitaines (ceux-là se pressaient autour du Béarnais), mais de beaux esprits, de poètes, d'historiens, de causeurs, attirés par la grâce et l'enchantement de cette aimable découronnée.
Il y vint un des premiers, le roi Henri IV; il s'amusait à ces fêtes brillantes; il se plaisait à ces surprises si bien ménagées. Il disait que toute la peine était au Louvre et tout le plaisir chez la reine Marguerite. Elle avait le grand art de plaire; elle plaisait, même sans le vouloir. Henri IV la trouvait charmante, à présent qu'il n'était plus son mari.
M. de Sully, plus prévoyant, résistait à ces belles grâces, et quand la reine se plaignait des froideurs du premier ministre: «Il vous trouve un peu dépensière, disait le roi, et nous avons tant besoin d'argent!— Nous autres Valois, disait la reine en relevant sa tête fière, nous aimons la dépense et nous sommes prodigues.—Nous autres Bourbons, répondait le roi, nous aimons l'économie et nous sommes avares.» Il croyait rire, il disait juste. Ces princes de la maison de Valois étaient splendides en toutes choses, hormis ce qui les concernait personnellement; les princes de la maison de Bourbon sentaient l'épargne. Mais la reine Marguerite laissait gronder M. de Sully et redoublait de magnificence. Henri, pour elle, était prodigue. On voyait qu'il ne pouvait guère se passer de cet aimable rendez-vous des belles causeries, des fêtes intimes, de la musique et de tous les arts.
VI
Ainsi, par un bonheur bien rare, les fautes mêmes de la reine Marguerite de Navarre ont fini par contribuer à sa gloire. Elle eut ce grand mérite, étant la fille d'une reine sanguinaire et tenant de si près au roi Charles IX, d'être bonne et clémente. Elle haïssait d'instinct tous ces crimes d'État qu'elle avait entrevus dans ces ombres et dans ces fêtes sanglantes. Plus d'une fois, ce grand roi Henri, comme il était au comble des prospérités et de la gloire, heureux partout, moins heureux dans son ménage, alla frapper à la porte de sa première épouse, en la priant de le ramener aux premières journées pleines d'aurore et d'espérance. Ah! c'était là le bon temps [1]; ils étaient pauvres, ils étaient en butte aux soupçons d'un roi jaloux, d'une reine impérieuse et d'une mère implacable. Ils avaient assisté, dans une nuit d'épouvante, au massacre de tous leurs amis, A grand'peine ils s'étaient enfuis de ce Louvre dont on leur faisait une prison, ils avaient mené la vie errante, à travers mille dangers… Tels étaient leurs discours à chaque rencontre, et toujours ils finissaient par se dire: «Ah! c'était le bon temps.»
[Note 1: Le lecteur ne pourra guère s'empêcher de trouver singulière cette qualification appliquée à une telle époque. Si Henri pouvait avec quelque raison regretter sa première épouse, il était difficile néanmoins de trouver bon le temps que les horreurs de la guerre civile, sous les derniers Valois, ont si terriblement «gâté».]
VII
Lorsqu'en 1610 la reine Marie de Médicis sollicita les honneurs du sacre, le roi Henri IV s'en vint chez Marguerite, et par tant de prières et de bonnes paroles il obtint de la femme divorcée qu'elle assisterait au sacre de la reine. Elle fit d'abord une certaine résistance, et bientôt, si vive était sa croyance en sa propre beauté, elle accueillit l'invitation du roi son maître par un sourire, et l'on vit (des vieillards de cent ans l'ont raconté plus tard au cardinal de Richelieu) la foule, attentive à ces grandes cérémonies d'un couronnement et d'un sacre, oublier la reine régnante pour la reine disgraciée. Ce fut dans l'antique métropole de Saint-Denis que s'accomplit l'auguste cérémonie. On y vit toute la cour dans son plus magnifique appareil. Le cardinal de Joyeuse eut l'honneur de poser la couronne de France sur la tête de cette future grand'mère de Louis XIV. La reine avait Monseigneur le Dauphin à sa droite, et Madame, fille du roi, à sa gauche. La traîne de la robe royale était portée par la princesse de Montpensier, la princesse de Condé, la princesse de Conti, le duc de Vendôme tenant le sceptre, et le chevalier de Vendôme la main de justice. Le roi, dans une tribune, assistait à cette fête… Tous les regards se portèrent, au même instant, sur la reine divorcée. On eût dit qu'elle était la couronnée. Elle portait l'éventail comme un sceptre, et quand elle traversa cette illustre basilique de Saint-Denis, le peuple entier s'inclina devant cette ombre éclatante et sereine de la maison de Valois.
Le lendemain, le 14 mai 1610, Henri le Grand, le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire, tombait sous le couteau de Ravaillac! Le monde entier pleura ce grand homme. Au milieu de l'universelle désolation se distingua la reine Marguerite par sa profonde et sincère douleur. La reine sacrée et légitime, Marie de Médicis elle-même, a versé des larmes moins sincères sur le trépas de ce héros, dont elle n'était pas digne. Elle se consola beaucoup plus vite que la petite reine. Enfin, cinq ans après la mort du roi, la désolée et repentante Marguerite de Navarre (elles finissent toutes par une mort chrétienne) rendait son âme à Dieu, le 27 mars 1615. A l'âge de soixante-trois ans qu'elle pouvait avoir, elle avait gardé ce beau visage, où toutes les majestés de la vie humaine et tous les bonheurs de la jeunesse, unis au bel esprit, avaient laissé leur douce et sérieuse empreinte. Elle fut enterrée à Saint-Denis, dans le tombeau des rois.