La Morgue est un petit bâtiment carré, placé comme en vedette vis-à-vis un hôpital; le toit forme un dôme revêtu d'herbes marines et d'une plante toujours verte qui est d'un charmant effet. On aperçoit la Morgue de très-loin; les flots qui roulent à ses pieds sont noirs et chargés d'immondices. On entre dans ce lieu librement, mort ou vif, à toute heure de la nuit et du jour; la porte basse en est toujours ouverte; les murs suintent; sur quatre ou cinq larges dalles noires, les seuls meubles de cette caverne, sont étendus autant de cadavres; quelquefois, dans les grandes chaleurs et à tous les mélodrames nouveaux, il y a deux cadavres par chaque dalle. On n'en comptait que trois ce jour-là: le premier était un vieux manœuvre, qui s'était écrasé la tête en tombant d'un troisième étage, au moment de finir sa journée et d'aller en recevoir le faible salaire. Il était évident que ce malheureux, après de longues années de travail, était devenu trop faible pour son rude métier; les commères de l'endroit, et cet endroit était pour elles un délicieux rendez-vous de divertissement et de bavardage, racontaient entre elles que de trois enfants qu'avait laissés et élevés le vieillard, aucun d'eux n'avait voulu reconnaître son père, pour éviter les frais de sépulture. À côté du pauvre maçon, un jeune enfant, écrasé par la voiture d'une comtesse de la rue du Helder, était étendu, à demi caché par un cuir noir et gluant qui voilait sa large blessure; vous auriez dit que l'enfant dormait, oubliant la leçon et la férule du maître d'école; au-dessus de sa tête étaient suspendus sa casquette, son carnet vert, sa blouse brodée, souillée de poussière et de sang, le léger panier qui renfermait son goûter. Sur la pierre du milieu, entre l'enfant et le vieillard, moisissait le corps d'un beau jeune homme déjà saisi par le violet de la mort. Henriette s'arrêta devant cette pierre funèbre, et, sans changer de couleur, se dit à elle-même à demi voix:—C'est bien lui!
Et en effet, le malheureux insensé! le croiriez-vous? il s'était tué pour cette femme. Il avait été dans les mains de cette femme le premier jouet de sa beauté, et elle l'avait brisé comme fait l'enfant à qui chaque lendemain rend le jouet brisé la veille. Il y a toujours ainsi, dans la vie de chaque femme, un malheureux dont elle abuse sans pitié, sans miséricorde, sans reconnaissance, et bien souvent c'est celui-là même qui l'aurait le plus aimée. Ainsi avait fait ce malheureux suicide. Il avait rencontré cette femme, et il l'avait tout d'un coup trop aimée, comme on aime. Pour elle il avait oublié son gothique manoir, son vaste comté, son bel avenir à la Chambre des Pairs d'Angleterre, son nom, que l'Amérique ne prononce pas sans baisser la tête! C'est qu'il l'avait vue comme moi sur Charlot! Il l'avait vue dans sa beauté virginale, et sous ces formes si pures il avait cru trouver une âme! L'âme s'était enfuie, et lui, il était mort. Elle ne dit donc pas autre chose que ces mots:—C'est lui! et désormais, bien assurée d'être enfin délivrée de ce grand amour et de cet immense dévouement, elle parut respirer plus à l'aise!—Il ne sera plus là pour l'aimer, Dieu merci! Comme elle allait pour sortir de la Morgue, deux hommes encore jeunes se présentèrent sur le seuil de cette porte; celui-ci avait l'air empesé d'un valet de bonne maison: ce n'était rien moins qu'un savant précoce; on eût pris celui-là pour un grand seigneur: c'était le domestique du noyé.
Au premier coup d'œil il reconnut son maître: ils avaient eu, sinon la même mère, tout au moins la même nourrice, la même enfance, la même jeunesse; ils s'attendaient à mourir toi aujourd'hui et moi demain; ils étaient presque deux frères; si bien que lui, le valet, il n'aurait pas voulu être le maître, tant il aimait son frère! Il alla se placer aux pieds du mort, se plongeant lentement dans sa douleur muette, pendant que la foule hébétée, cette ignoble foule qui fut pendant un temps la nation française, avait l'air de ne rien comprendre à ce silencieux désespoir.
Ce jour-là c'était la fête patronymique du gardien de la Morgue; sa famille et ses amis s'étaient réunis autour de sa table; on lui chantait des couplets faits exprès pour lui; il était tout entier à la commune ivresse; seulement, de temps à autre il levait le rideau rouge de la salle à manger, comme pour voir si l'on ne venait pas voler ses morts.
Cependant, le premier de ces nouveaux venus s'approchant de l'Anglais:—Voulez-vous revoir votre maître debout? lui dit-il.—Mon maître! revoir mon maître! s'écriait le malheureux.—Oui, votre maître, lui-même, le geste à la main, le sourire à la lèvre, le regard dans les yeux, le voulez-vous? À ces mots, vous eussiez vu sur la figure de l'Anglais épouvanté, un air d'incrédulité inquiète et malheureuse qui l'eût fait prendre, lui aussi, pour un homme de l'autre monde.—Ce soir, reprit l'inconnu, apportez-moi ce cadavre à neuf heures, et je vous tiendrai parole.—Il prit en tremblant l'adresse qu'on lui présentait, et, comme vaincu par tant d'assurance et par cette promesse solennelle, il répondit:—J'irai. En même temps l'inconnu, Henriette et moi, comme si nous eussions agi de concert, nous sortîmes tous les trois de la Morgue.
À peine sorti, je m'avançai vers le faiseur de miracles; je ne pensais plus à Henriette; j'étais tout entier à ce cadavre qui devait revivre le soir même.—Monsieur, dis-je au jeune homme avec assurance, oserais-je vous prier de m'admettre ce soir à la résurrection que vous avez promise tout à l'heure?—Très-volontiers, Monsieur, répondit-il; et comme il pensait qu'Henriette était avec moi, il se retourna vers elle pour l'inviter à la fête de ce soir; mais Dieu sait comment cette aimable invitation fut formulée!—Pour moi, à la seule idée de ce que j'allais voir, les cheveux me dressaient sur la tête.—Courage donc! m'écriai-je; allons, maintenant tu vas jouer avec les cadavres!—Voilà un grand pas de fait dans l'horreur!