Quand elle fut sortie, j'eus du regret de l'avoir ainsi reçue pour la première fois. Un si dur refus à sa première demande! Pouvoir toucher sa main en y déposant une pièce d'or, et repousser si brutalement cette main suppliante! Mais non, j'ai bien fait d'être cruel; cette femme, toute belle qu'elle est, ne vaut pas une aumône. Il y avait trop de coquetterie dans sa prière, trop de vanité dans sa charité; et d'ailleurs pas un mot de Charlot! pas un souvenir pour Charlot, mon ami Charlot, le naïf Pégase de mes vingt ans poétiques! Froide et vaine, et pourtant si jeune, et pourtant si jolie!—Je saurai ce que tu deviendras, me dis-je en moi-même, je m'attacherai à tes pas comme ton ombre, je te suivrai dans ta vie, qui doit être courte. Malheureuse fille, déjà, assez méprisée pour être devenue riche tout d'un coup! Mais cette fortune ne peut pas durer longtemps: le caprice d'un homme t'a enrichie, un autre caprice doit te replonger dans le néant! Et je repassais en moi-même l'histoire de la plupart des pauvres filles que le sort a fait naître dans une basse condition, pour servir de jouet à quelques riches qui s'en arrangent et qui s'en défont comme d'un beau cheval.
La plus malheureuse créature parmi les créatures faites ou non à l'image de Dieu, c'est la femme. Son enfance est languissante et remplie de travaux puérils; sa première jeunesse est une promesse ou une menace; sa vingtième année est un mensonge; après avoir été trompée par un fat, elle ruine un imbécile; son âge mûr, c'est la honte; sa vieillesse est un enfer. Elle passe de main en main, laissant à chaque maître nouveau quelqu'une de ses dépouilles: son innocence, sa pudeur, sa jeunesse, sa beauté, et enfin sa dernière dent. Trop heureuse, la misérable, quand elle trouve, à la fin de toutes ces misères, à s'abriter derrière une borne, sur le grabat d'un hôpital, ou dans quelque coulisse de mélodrame. J'en ai vu de ces femmes, qui, pour vivre, se faisaient casser des pierres sur le ventre, et qui avaient été charmantes; d'autres épousaient des espions. J'en sais une qui a consenti a devenir la femme légitime d'un censeur, d'un vil et infâme censeur, dont l'index et le pouce étaient encore tout rougis du ciseau! Était-ce, je vous prie, la peine d'être belle? Pourtant c'est un don si rare, la beauté! Il y a dans ce seul mot tant de bonheur et d'amour, tant d'obéissance et de respect!... Mais cependant malheur! malheur à cette divine enveloppe mortelle qui ne recouvre pas—une âme—et un cœur!
VII.
LA VERTU.
J'étais devenu plus morose que jamais; inquiet pour moi-même, je ne savais pas si, en effet, malgré tout mon mépris, je n'étais pas amoureux de cette femme. Pour me distraire et pour oublier quelque peu mes inquiétudes, je laissai de côté mes spéculations poétiques, sauf à y revenir plus tard quand je serais plus tranquille, et pour un instant je m'enfonçai dans les ténèbres décevantes de la métaphysique. J'en fis à mon ordinaire une science isolée de toutes les autres sciences, une abstraction réalisée, un jargon cadencé et sonore, mais sans résultat et sans intelligence pour personne. Je cherchai la cause des vertus et des vices; je réfléchis beaucoup sur le bonheur et sur le plaisir; un échappé de Charenton n'eût pas mieux fait.—Où est le bonheur? me disais-je, et je me retournai vers les passants; chacun courait après quelque chose qu'il appelait le bonheur, personne n'allait dans le même sens; tous tendaient au même but:—Restons en place, me dis-je à moi-même, et voyons où j'arriverai.
J'étais assis sous un arbre, véritable parasol de grande route, brûlé et poudreux, quand, au milieu de ma rêverie, je fus accosté par un voyageur qu'à sa prière monotone, plus encore qu'à sa besace et à son bâton noueux, je reconnus pour un voyageur vagabond, espèce de chevalier errant, soumis et flatteur depuis le matin jusqu'à la nuit tombante. Comme il faisait grand jour, il m'aborda poliment, en me priant de lui prêter un peu de mon ombre, après quoi, et sans attendre une réponse, il s'assit à mes côtés, et, tirant de son bissac du pain et une gourde remplie de vin, il se mit à la vider lentement; il poussait de temps à autre un profond soupir, comme pour n'en pas perdre l'habitude. J'imaginai que, pour ma recherche présente, cet homme me serait d'un précieux secours.—Frère, lui dis-je avec un air d'intérêt, savez-vous ce que c'est que le bonheur?
Il me regarda avec de grands yeux, avala une bouchée avant de me répondre:—Le bonheur? me dit-il enfin; de quel bonheur parlez-vous?