Vous voyez ces douces épîtres, écrites sur un papier grossier, de longues barres difformes, un langage à part, intelligible seulement pour celui qu'on aime! De la grande dame je m'étais élevé à la grisette, une fille douce et jeune qui tenait tout de moi, que j'aimais à la folie, qui venait le matin, se jetait en souriant sur mon tapis; et là, des heures entières, moitié dormant, moitié éveillée, tantôt me regardant travailler avec un calme et long sourire, tantôt s'impatientant légèrement, elle attendait le moment heureux où, fière d'être à mon bras, charmée de sa jeune beauté, elle se laissait conduire à nos fêtes, à nos spectacles, partout où, pour être bien reçue, il suffit d'être jeune et jolie.

Il y a aussi, dans mon trésor, un bracelet du plus fin travail; je le garde avec soin; il me fut livré dans un moment de folle ivresse, quand la main se fait petite pour mieux étreindre, quand l'or glisse sur le bras comme sur l'ivoire, quand une femme oublie toutes choses, même ses dentelles et ses perles. Elle me donna ainsi tout d'un coup son bracelet et son amour; mais son amour où est-il? De tout l'or qu'elle a usé, la pauvre fille, voilà peut-être tout ce qui reste! Au moins, plaise au ciel, quand elle aura trente ans, de lui accorder une bonne place à Bicêtre ou aux Filles-Repenties, puisqu'elle doit y venir tôt ou tard!

Mais vous dirai-je toutes mes richesses? Voici l'anneau de la fiancée de Gustave; elle m'avait juré de lui être infidèle, et elle a tenu sa parole, l'honnête fille! À peine eut-elle à son doigt cette alliance bénie par le prêtre, qu'elle la changea avec moi contre une bague mystérieuse qui portait notre chiffre; voici un bout de la jarretière rose que me tendit sa jambe complaisante sous la table du banquet. Portez à votre lèvre le petit gant de la belle Anna, elle me le jeta au visage dans un moment de triste humeur, parce que j'avais dansé avec Julie; ne touchez pas à ce poignard dont le manche est ciselé avec tant de caprices, ce poignard défendait Louise que ne pouvait pas défendre sa vertu. Jenny, quand elle quitta la France pour l'Angleterre, où l'attendait un vieux mari, me laissa la fragile porcelaine où elle renfermait la blancheur et l'éclat de son teint: «Gardez cela, me dit-elle, je n'ai plus personne à tromper!» Suzanne m'envoya sa ceinture le jour où elle sentit qu'elle était mère.—Telle était pourtant cette taille de guêpe! Pour cette rose, tombée des blonds cheveux d'Augustine, deux jeunes gens de vingt ans se sont battus, et j'étais le témoin d'Ernest; la rose est encore rougie de son sang, le pauvre enfant! J'avais dit de Lucy la folle qu'elle avait le pied grand, le lendemain elle m'envoya cette pantoufle noire dans laquelle le pied de Cendrillon eût été mal à l'aise; même je n'ai jamais pu avoir l'autre pantoufle! O bonjour, bonjour à toi, mon honnête petit voile vert tout fané! tu as bien recouvert le plus frais, le plus joli, le plus animé, le plus joyeux petit visage qui ait jamais souri à la jeunesse. Voici cette histoire: Madame de C.... me dit un jour (elle était malade): Allez de ma part tout au haut du faubourg Saint-Honoré, pour prendre ma fille dans son pensionnat; je veux la voir; vous lui direz que si elle est sage elle ne quittera plus sa mère! Moi, j'allai chercher l'enfant. Toute la bande des jeunes pensionnaires était lâchée dans le jardin.—Il fallait les voir!—il fallait les entendre! C'étaient des petits cris d'oiseaux joyeux qu'on vient de mettre en liberté. Dans ce pêle-mêle de frais visages, je reconnus à sa fraîcheur la petite Pauline, déjà pensive. Je l'emmenai triomphante et sans qu'elle prît le temps de dire adieu à ses jeunes compagnes. Arrivés à la porte de sa mère:—Que me donnerez-vous, lui dis-je, si je vous dis une bonne nouvelle? Salut à vous, mademoiselle Pauline; vous resterez chez votre mère si vous êtes sage; la pension n'est plus faite pour vous! Alors Pauline, détachant son petit voile vert:—Tiens, me dit-elle, je te le donne pour la bonne nouvelle, et du même pas elle courut embrasser sa mère.

Mon joli petit voile! mon chaste gage! tu es d'une gaze grossière, le soleil du midi a enlevé ta couleur, tu n'as pas d'autre odeur que cette odeur indicible que laisse après elle une belle et honnête enfance de quinze ans; eh bien! mon voile ingénu, mon voile qui n'avais rien à voiler, tu es le plus précieux de mes trésors, tu es la partie honnête et sainte de cette touchante histoire; tes quinze ans, ton innocence, ton amour filial, ta douce ignorance de toutes choses, ont surnagé au-dessus de tous les transports, de tous les prestiges que représentent ces morceaux d'or et ces lambeaux de soie; pardon, mon petit voile vert, de t'avoir ainsi mêlé à tous ces souvenirs des profanes amours; mais ne fallait-il pas bien toute ton innocence pour les purifier?

Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout ce trésor—tout mon trésor!—Et même, ô profanation! ô insensé! ô ingrat! je n'aurais donné à personne, mais j'aurais brûlé pour toi, Henriette, mon petit voile vert.


X.

POÉSIE.