—Toi, Sylvio?

—Moi-même! Que t'importe d'ailleurs qui l'achète, puisque chacun a le droit d'être ton rival? Insensé! tout à l'heure il se moquait de ma passion vagabonde, et le voilà aujourd'hui brisé sous la honte qu'il n'a pas faite! Toute la terre peut posséder sa maîtresse, excepté lui, et il va mourir de rage sur le seuil de cette porte! Encore s'il n'avait pas d'argent dans sa bourse! mais, à cette heure, il a de quoi payer vingt fois celle qu'il aime! Il tient là cette femme vénale sur ce marbre; il peut acheter, s'il le veut, trois mois de la vie de cette femme, et à la fin du bail le renouveler encore pour trois mois ou pour une heure, et mon lâche se lamente sans parler, sans agir! C'est bien le cas de dire comme Yago: Mettez de l'or dans votre bourse, seigneur Roderigo! Mais cependant, moi, moi, Sylvio l'innocent, Sylvio la demoiselle, nous allons voir ta maîtresse, et pour que tu fasses bien les choses jusqu'à la fin, nous prendrons tes pièces d'or, car c'est seulement en empruntant ta bourse que nous commettrons un adultère. Ô pauvre homme! pauvre patient! Allons, réveille-toi; allons, je ne veux pas te faire outrage, je veux avoir cette belle pour mon argent! Je veux voir, me dit-il d'un ton plus radouci, je veux voir à quelle passion tu t'es livré, je veux pouvoir te dire ce qu'il y a de bonheur et de repos dans les bras de cette femme; si toi seul tu n'oses pas l'acheter, je veux l'acheter pour toi; après quoi, je reviendrai te dire si elle vaut tous ces regrets, si elle vaut une seule de ces larmes, ou bien si elle ne vaut tout au plus que cette pièce d'argent. Ainsi donc, je la vais acheter à moi tout seul, à moins que tu ne veuilles être présent à la vente, ajouta-t-il.

—Certainement que je serai présent, Sylvio; nous irons ensemble; partons. Et je pris mon argent, tout mon argent, et je sortis consterné, comme doit l'être l'incendiaire ou l'assassin que pousse le crime hors de sa maison.

Cependant nous allions à la demeure d'Henriette; mais à mesure que j'approchais:—Sylvio! m'écriai-je, il est impossible qu'elle reste dans cet horrible repaire; il est impossible, Sylvio, que je la laisse en vente plus longtemps, exposée à tous les acheteurs; j'en mourrais ou j'en deviendrais fou, Sylvio! Allons donc, si tu m'en crois, nous l'achèterons en gros, pour l'empêcher de se vendre en détail.

—C'est une marchandise avariée, répondait Sylvio, s'arrêtant à toutes les femmes qu'il rencontrait.

Nous étions au commencement de la rue, et déjà nous distinguions la maison, quand nous aperçûmes à la porte fatale, une foule ameutée et toujours croissante. Un détachement de soldats entourait déjà ce repaire, et le commissaire de police, en écharpe, y pénétrait d'un pas solennel. Sylvio connaissait l'honnête magistrat, qui nous permit de pénétrer dans ce lieu funeste. Tout y était en désordre; les habitantes de l'endroit, pâles et échevelées, étaient assises sur leur grabat et s'entre-regardaient d'un air hébété; leurs tristes compagnons de débauche, tout honteux d'être surpris par la foule, dans un si triste appareil, se cachaient le visage;—hypocrites, qui tenaient à leur bonne réputation, et qui voulaient réunir les immondices du vice aux honneurs de la vertu! Dans la rue se tenait une multitude impatiente d'apprendre le crime et de voir le criminel. Il s'agissait d'un meurtre qui avait été commis durant la nuit; on en disait déjà des détails horribles, tout le monde frémissait; moi seul j'eus une espèce de joie infernale en apprenant le nom de la coupable. Oui, c'était elle, c'était bien elle, elle-même qui venait de laver sa faute avec du sang! Soyez loué, mon Dieu! qui l'avez sauvée par un crime! À la fin donc, elle échappait au public, elle n'appartenait plus qu'au bourreau; à la fin donc, ce monde auquel elle s'était prostituée, n'avait plus sur cette femme que des droits légitimes: il ne pouvait plus lui demander que sa tête, non son corps! Elle ne sera plus étalée sur la borne à présent, elle ne sera plus exposée que sur l'échafaud! maintenant il n'y aura que la justice des hommes qui pourra l'atteindre, elle est à l'abri de leurs sales passions. Ainsi, je triomphais enfin de cette femme! Je montai dans sa chambre avec le commissaire de police; à peine sur les confins sanglants de cette alcôve immonde, nous fûmes presque repoussés par l'odeur d'un parfum infect; le désordre était complet: des robes traînantes, des fichus troués, de vieilles chaussures, un jupon sale; de la boue, de la graisse, mêlées à la lie du vin; affreux pêle-mêle de toutes sortes de vestiges ternis d'une opulence plus qu'équivoque; enfin, derrière les rideaux, un cadavre et du sang encore chaud. Elle avait tué cet homme après l'avoir provoqué, et elle l'avait jeté hors de ce lit banal, sans trop savoir pourquoi, tout comme elle l'y avait fait entrer! Quand nous pénétrâmes dans son antre, la fille de joie était déjà redevenue une femme vulgaire, grâce à son crime; elle était chastement couverte d'un peignoir, ses beaux cheveux flottaient épars sur ses blanches épaules; on n'eût jamais dit, à la voir si calme et si tranquille, que c'était là une prostituée, et une prostituée qui venait de commettre un meurtre. D'ailleurs, elle savait si bien à l'avance qu'elle appartenait au commissaire de police, corps et âme, que le commissaire de police était sa loi vivante et sans appel! Aussi était-elle déjà prête à suivre qui la venait prendre. Déjà elle composait sa triste garde-robe de fille prisonnière: de vieux chiffons brodés, un peigne édenté, une brosse, un morceau de savon, de la pommade, un pot de fard et autres ingrédients d'une toilette de dernier ordre. Sur ces entrefaites, un agent subalterne arriva, elle tendit ses deux petites mains aux menottes, qui se trouvèrent beaucoup trop larges; on eût dit, à sa grâce enfantine, qu'elle essayait des bracelets nouveaux; le fer rougit son bras, mais sa main n'en était que plus blanche; quand tout fut prêt, elle traversa la foule, monta dans un fiacre, et s'éloigna lentement au milieu des huées et de l'exécration publiques.

Arrestation

—Réjouis-toi, dis-je à Sylvio, la voilà perdue!

—Combien vaut-elle à présent, dit Sylvio, pourrais-tu me le dire?