XXV.
LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ.
Un léger coup sur l'épaule me tira de cette horrible contemplation; je me retournai épouvanté, comme si je me fusse attendu à trouver derrière moi l'homme pour qui travaillait le charpentier, je ne vis que la figure douce, triste et compatissante de Sylvio.—Viens, mon ami, dis-je à Sylvio avec le sourire d'un insensé; viens voir cette machine sur laquelle ces deux bons jeunes gens prennent leurs ébats amoureux, comme font sur cette planche polie les pigeons du colombier. Crois-tu donc que sur ce parquet tout uni, entre ces deux poutres de sapin si odorantes et si blanches, sur ce théâtre innocent de tant d'amour, puisse jamais se passer une horrible scène de meurtre? que dis-je? le plus horrible des crimes, un meurtre de sang-froid, un meurtre accompli à la face de Dieu et des hommes! Peux-tu donc penser jamais qu'à cette échancrure où se penche amoureusement la tête animée et souriante de cette belle fille, puisse jamais tomber de son dernier bond une tête fraîchement coupée? Et pourtant la chose n'est que trop certaine. Demain peut-être le bourreau viendra, qui demandera si la machine est prête. Il grimpera à cette échelle pour s'assurer que l'échelle est solide, il parcourra à grands pas ces planches si bien jointes pour s'assurer que ces planches résisteront à la palpitante agonie du misérable; il fera jouer la bascule, car il faut que la bascule soit alerte et preste, et s'abaisse aussi promptement que le couteau. Une fois qu'il se sera bien assuré de l'excellence de ce travail, auquel se rattachent la paix, l'honneur, la fortune et la tranquillité des citoyens, terrible pilotis sur lequel est bâtie la société tout entière, l'homme fera un petit sourire de satisfaction au maître charpentier, il dira qu'on lui apporte sa machine de bonne heure ou bien le soir; après quoi, ce riant théâtre d'amour ne sera plus qu'un théâtre de meurtre, le boudoir deviendra échafaud sanglant; on n'entendra plus là,—non plus jamais—le bruit des baisers,—à moins que d'appeler un baiser cette dernière aumône que jette le prêtre, du bout de ses lèvres tremblantes, sur la joue pâle et livide de l'homme qui va mourir. Et pourtant, Sylvio, à présent que j'y pense, je me souviens qu'autrefois, dans un temps heureux, comparé à celui-ci, quand je nageais en plein paradoxe, j'ai entendu des gens qui riaient de la peine de mort. Bien plus, ces gens-là se vantaient eux-mêmes, celui-ci, d'avoir été pendu et de s'être balancé longtemps au bout d'une corde dans un des éclatants paysages d'Italie; celui-là, d'avoir été empalé au sommet des tours de Constantinople, d'où il pouvait admirer tout à l'aise le Bosphore de Thrace; cet autre, enfin, de s'être noyé amoureusement dans les eaux transparentes de la Saône, entraîné qu'il était par une jeune et belle naïade au sein nu. Je t'avoue qu'en les entendant ainsi parer la mort violente, je m'étais habitué à jouer avec elle; je regardais le bourreau comme un complaisant adjuteur, plus habile que les autres à fermer les yeux d'un homme; mais à présent, la vue de cette machine encore si innocente, le seul aspect de ce bois qui n'a été encore enduit que de cire vierge, ébranle toutes mes convictions sanguinaires. Je t'ai raconté, il t'en souvient, l'histoire du pendu, l'histoire de l'homme empalé, l'histoire du noyé; qu'en penses-tu donc, Sylvio?
—Je pense, répondit Sylvio, que tu courais après le paradoxe et que le paradoxe a fait la moitié du chemin pour venir à toi. La vérité arrive moins vite, ou bien elle est moins complaisante; tout au plus se laisse-t-elle approcher quand on va à elle d'un pas ferme. Malheureux! à présent que tu as accoutumé ta vue aux éblouissements turbulents du paradoxe, j'ai bien peur que tu ne puisses soutenir une lumière plus pure et plus calme. Cependant je t'ai suivi tout ce matin pour te faire part de l'histoire d'un agonisant, écrite par lui-même. Tu vas entendre un homme qui, lui, ne joue pas avec la mort. Celui-là, tu peux l'en croire, car il a vraiment tendu sa tête au bourreau, car il a vraiment senti à son cou la corde fatale, car il est véritablement mort sur l'échafaud. En même temps Sylvio m'entraînait loin de la maison du charpentier. Nous passâmes à travers plusieurs haies verdoyantes et doucement blanchissantes; nous nous assîmes à l'ombre, ou plutôt au soleil d'un vieil orme dont la feuille était encore un bourgeon rougeâtre; en même temps mon ami déployait lentement un de ces immenses journaux américains dont le nombre et l'étendue sont encore pour la France un vif sujet d'étonnement, et quand enfin il me vit plus calme et tout prêt à écouter, il me lut lentement cette triste et véridique histoire des dernières sensations d'un homme condamné à mort. J'ai su depuis que, pour ne pas me jeter dans trop de douleurs, mon lecteur avait passé sous silence la dernière entrevue du condamné avec Élisabeth Clare, jeune fille que le condamné aimait passionnément:
«Il était quatre heures de l'après-midi lorsqu'Élisabeth me quitta, et quand elle fut partie, il me sembla que j'avais fini tout ce que j'avais à faire dans ce monde. J'aurais pu souhaiter alors de mourir à cette place et à l'heure même, j'avais fait la dernière action de ma vie, et la plus amère de toutes. Mais à mesure que descendait le crépuscule, ma prison devenait plus froide et plus humide, la soirée était sombre et brumeuse; je n'avais ni feu ni chandelle, quoique ce fût au mois de janvier, ni assez de couvertures pour me réchauffer;—et mes esprits s'affaiblirent par degrés,—et mon cœur s'affaissa sous la misère et la désolation de tout ce qui m'entourait,—et peu à peu (car ce que j'écris maintenant ne doit être que la vérité) la pensée d'Élisabeth, de ce qu'elle deviendrait, commença à céder devant le sentiment de ma propre situation. Ce fut la première fois, je n'en puis dire la cause, que mon esprit comprit pleinement l'arrêt que je devais subir dans quelques heures; et en y réfléchissant, une terreur horrible me gagna, comme si ma sentence venait d'être prononcée, et comme si jusque là je n'eusse pas su réellement et sérieusement que je devais mourir.
«Je n'avais rien mangé depuis vingt-quatre heures. Il y avait près de moi de la nourriture, qu'un homme pieux qui m'avait visité m'avait envoyé de sa propre table, mais je ne pouvais y goûter, et quand je la regardais, d'étranges idées s'emparaient de moi. C'était une nourriture choisie, non telle qu'on la donne aux prisonniers; elle m'avait été envoyée parce que je devais mourir le lendemain. Je pensai alors aux animaux des champs, aux oiseaux de l'air, qu'on engraisse pour les tuer. Je sentis que mes pensées n'étaient pas ce qu'elles auraient dû être en un pareil moment; je crois que ma tête s'égara. Une sorte de bourdonnement sourd, semblable à celui des abeilles, résonnait à mes oreilles sans que je pusse m'en débarrasser; quoiqu'il fît nuit close, des étincelles lumineuses allaient et venaient devant mes yeux;—et je ne pouvais me rien rappeler. J'essayai de dire mes prières, mais je ne pus me souvenir que d'une prière isolée, çà et là, et sans suite avec les autres prières; il me semblait que ces mots confus, adressés en tremblant au Dieu terrible, étaient autant de blasphèmes que je proférais.—Je ne sais même plus ce que disaient ces prières, je ne puis pas me rendre compte de ce que je dis alors. Mais tout à coup il me sembla que toute cette terreur était vaine et inutile, et que je ne resterais pas là pour y attendre la mort. Espérance! Était-ce bien de l'espérance?—Et je me levai d'un seul bond; je m'élançai aux grilles de la fenêtre du cachot, et je m'y attachai avec une telle force, que je les courbai, car je me sentais la puissance d'un lion.—Et je promenai mes mains sur chaque partie de la serrure de ma porte;—et j'appliquai mon épaule contre la porte même, quoique je susse qu'elle était garnie en fer et plus pesante que celle d'une église;—et je tâtonnai le long des murs et jusque dans le recoin de mon cachot, quoique je susse très-bien, si j'avais eu mes sens, que tout le mur était en pierres massives de trois pieds d'épaisseur,—et que lors même que j'aurais pu passer à travers une crevasse plus petite que le trou d'une aiguille, je n'avais pas la moindre chance de salut. Au milieu de tous ces efforts, je fus saisi d'une faiblesse comme si j'eusse avalé du poison; je n'eus que la force de gagner en chancelant la place qu'occupait mon lit. Je tombai sur mon lit, et je crois que je m'évanouis. Mais cela ne dura pas, car ma tête tournait, la chambre me paraissait tourner aussi.—Et je rêvai, entre la veille et le sommeil, qu'il était minuit et qu'Élisabeth était revenue comme elle me l'avait promis, et qu'on refusait de la laisser entrer. Il me semblait qu'il tombait une neige épaisse et que les rues en étaient toutes couvertes comme d'un drap blanc, et que je voyais Élisabeth morte, couchée dans la neige, au milieu des ténèbres, à la porte même de la prison. Quand je revins à moi, je me débattais sans pouvoir respirer. Au bout d'une ou deux minutes, j'entendis l'horloge du Saint-Sépulcre sonner dix heures, et je connus que j'avais fait un rêve.
«L'aumônier de la prison entra sans que je l'eusse envoyé chercher. Il m'exhorta solennellement à ne plus songer aux peines de ce monde, à tourner mes pensées vers le monde à venir, à tâcher de réconcilier mon âme avec le ciel, dans l'espérance que mes péchés, quoique grands, me seraient pardonnés si je me repentais. Lorsqu'il fut parti, je me trouvai pendant un moment un peu plus recueilli. Je m'assis de nouveau sur le lit, et je m'efforçai sérieusement de m'entretenir avec moi-même et de me préparer à mon sort. Je me répétais dans mon esprit que, dans tous les cas, je n'avais plus que peu d'heures à vivre; qu'il n'y avait point d'espérance pour moi en cette vie, qu'au moins fallait-il mourir dignement et en homme. J'essayai alors de me rappeler tout ce que j'avais entendu dire sur la mort par pendaison: «Ce n'était que l'angoisse d'un moment; elle causait peu ou point de douleur; elle éteignait la vie sur-le-champ;» et de là je passai à vingt autres idées étranges. Peu à peu ma tête recommença à divaguer et à s'égarer encore une fois. Je portai mes mains à ma gorge, je la serrai fortement, comme pour essayer de la strangulation. Ensuite je tâtai mes bras aux endroits où la corde devait être attachée; je la sentais passer et repasser jusqu'à ce qu'elle fût nouée solidement, je me sentais lier les mains l'une à l'autre; mais la chose qui me faisait le plus d'horreur, c'était l'idée de sentir le bonnet blanc abaissé sur mes yeux et sur mon visage. Si j'avais pu éviter ce bonnet blanc, cette mesquine anticipation sur la nuit éternelle, le reste ne m'eût pas été si horrible. Au milieu de ces imaginations funèbres, un engourdissement général gagna petit à petit tous mes membres.
«L'étourdissement que j'avais éprouvé fut suivi d'une pesante stupeur, qui diminuait la souffrance causée par mes idées, et cependant, même dans cet engourdissement stupide, je continuais encore à penser. Alors l'horloge de l'église sonna minuit. J'avais le sentiment du son, mais le son m'arrivait indistinctement, comme à travers plusieurs portes fermées ou bien à travers une grande distance. Peu à peu je vis les objets qui erraient dans ma mémoire, tourbillonner en haut et en bas et devenir de moins en moins distincts, puis ils s'en allèrent çà et là, l'un après l'autre, puis enfin ils disparurent tous tout à fait. Je m'endormis.