«À dater de ce coup d'œil, de ce moment, tout ce qui suivit fut nul pour moi. Les prières de l'aumônier, l'attache du nœud fatal, le bonnet dont l'idée m'inspirait tant d'horreur, enfin mon exécution et ma mort ne m'ont laissé aucun souvenir;—si je n'étais certain que toutes ces choses ont eu lieu, je n'en aurais pas le moindre sentiment. J'ai lu depuis dans les gazettes les détails de ma conduite sur l'échafaud. Il était dit que je m'étais comporté dignement, avec fermeté; que j'étais mort sans beaucoup d'angoisses; que je ne m'étais pas débattu. Quelques efforts que j'aie faits pour me rappeler une seule de ces circonstances, je n'ai pu y parvenir. Tous mes souvenirs cessent à la vue de l'échafaud et de la rue. Ce qui, pour moi, semble suivre immédiatement cette minute d'angoisses, c'est un réveil d'un sommeil profond. Je me trouvai dans une chambre, sur un lit près duquel était assis un homme qui, lorsque j'ouvris les yeux, me regardait attentivement. J'avais repris toutes mes facultés, quoique je ne pusse parler avec suite. Je pensai qu'on m'avait apporté ma grâce; qu'on m'avait enlevé de dessus l'échafaud et que je m'étais évanoui. Lorsque je sus la vérité, je crus démêler un souvenir confus, comme d'un rêve, de m'être trouvé en un lieu étrange étendu nu avec une quantité de figures flottantes autour de moi; mais cette idée ne se présenta bien certainement à mon esprit qu'après avoir appris ce qui s'était passé.»
Tel était ce récit funèbre. Ce récit était plein de tristesse, de gravité, de résignation; il allait à merveille à ma tristesse présente. Je l'écoutai, non sans terreur, et cependant cette terreur même me réconciliait avec la mort. C'est bien le moins qu'on laisse au malheureux qui va mourir la dignité de son supplice! Toutes les angoisses de ce condamné à mort, je les partageais, mais pour l'en féliciter dans le fond de l'âme. Ne jouons pas avec cette âme immortelle qui s'en va, violemment chassée du corps qu'elle habite.
Bon Sylvio! il venait de me donner la seule consolation qui fût à la portée de ma douleur. Il venait de me prouver que je pouvais respecter Henriette, cette fille qui allait mourir.
L'histoire de ce condamné à mort fut pour moi un si grand soulagement, que je revins pour un instant à des idées littéraires qui étaient déjà si loin de moi.
«Mais, sais-tu bien, dis-je à Sylvio, qu'avec un pareil héros, un condamné à mort qui raconte lui-même l'histoire de son exécution à mort, on ferait un beau livre?
—Mon ami, répondit Sylvio, ne touchons pas à cette histoire et n'en faisons pas un livre, car c'est là un livre tout fait.
J'ai compris plus tard que Sylvio avait raison.