—Une grâce, Monsieur! je serais heureux de pouvoir vous en accorder une: on m'en a demandé beaucoup, toujours en vain; c'est demander grâce au rocher qui tombe.

—En ce cas-là, vous avez dû souvent vous estimer bien malheureux.

—Malheureux comme le rocher. J'exerce, il est vrai, un cruel ministère; mais j'ai pour moi mon bon droit, le seul droit légitime qui n'ait pas été nié un seul instant dans notre époque.

—Vous avez raison, vous êtes une légitimité, une légitimité inviolable, Monsieur; et en bonne histoire, il faut remonter jusqu'à vous pour démontrer la légitimité.

—Oui, reprit l'homme, il est sans exemple qu'on ait jamais nié mon bon droit. Révolution, anarchie, empire, restauration, rien n'y a fait; mon droit est toujours resté à sa place, sans faire un pas ni en avant, ni en arrière. Sous mon glaive, la royauté a courbé la tête, puis le peuple, puis l'empire; tout a passé sous mon joug: moi seul je n'ai pas eu de joug; j'ai été plus fort que la loi, dont je suis la suprême sanction; la loi a changé mille fois, moi seul je n'ai pas changé une seule; j'ai été immuable comme le destin, et fort comme le devoir; je suis sorti de tant d'épreuves avec le cœur pur, les mains sanglantes, la conscience sans tache. Quels sont les juges qui en pourraient dire autant que moi, le bourreau? Mais, encore une fois, le temps nous presse: oserais-je vous demander ce que vous me voulez?

—J'ai toujours entendu dire, lui répondis-je, que le condamné qu'on mettait entre vos mains était à vous en propre et vous appartenait tout entier; je viens vous prier de m'en céder un à qui je tiens beaucoup.

—Vous savez, Monsieur, à quelles conditions la loi me les donne?

—Je le sais; mais, la loi satisfaite, il vous reste quelque chose, un tronc et une tête; c'est cela même que je voudrais vous acheter à tout prix.

—Si ce n'est que cela, Monsieur, le marché sera bientôt fait. Et de nouveau interrogeant l'heure:—Avant tout, me dit-il, permettez-moi de donner quelques ordres indispensables.

Il sonna rapidement, et à ses ordres deux hommes arrivèrent.—Tenez-vous prêts pour deux heures et demie, leur dit-il; soyez habillés décemment; il s'agit d'une femme, et nous ne pouvons lui montrer trop d'égards. Cela dit, les deux hommes se retirèrent; au même instant sa femme et sa fille vinrent lui dire adieu. Sa fille était déjà une personne de seize ans, qui l'embrassa en souriant, et lui disant: À revoir!—Nous t'attendrons pour dîner, reprit sa femme. Puis se rapprochant, et à voix basse:—Si elle a de beaux cheveux noirs, je te prie de me les mettre en réserve pour me faire un tour!