Disant ces mots, notre homme se retranchait derrière la haie fleurie de son égoïsme.

Les femmes le regardaient avec horreur; et pardieu! vous n'aurez pas de peine à le croire: cet homme si heureux, si fleuri, c'était un soprano napolitain!

Ainsi donc, dans tout le cours de ce récit, nulle horreur ne devait m'être épargnée, pas même la consolation d'un soprano!

Quand tout fut en ordre dans le cercueil, la tête à sa place, au haut du corps, et comme si rien n'eût été tranché, Sylvio referma la bière; et ceci fait, tous les deux nous faisions sentinelle sur le bord de la fosse, les bras croisés, car le fossoyeur n'arrivait pas. Cependant la nuit descendait lentement, le ciel se colorait de ces légères teintes si vives et si calmes qui terminent un beau jour. Tout là-bas, à mes pieds, Paris, cette même ville qui venait d'immoler sans pitié cette jeune femme couchée là, se préparait sans remords à ses fêtes, à ses plaisirs, à ses concerts, à ses danses, à ses amours de chaque soir. Où donc es-tu, ma pauvre Henriette? Où s'est donc envolée, non pas ton âme, mais ta beauté? Où donc se repose maintenant ton dernier sourire? Pauvre enfant! à cette heure, la place de ton vice et de ta beauté est déjà prise. D'autres femmes, d'autres vices de vingt ans, t'ont remplacée dans l'amour et l'admiration des hommes. Nul ne se souvient plus déjà, pas même les vieillards à la tête chenue à qui tu faisais l'aumône de ton amour, de toute cette jeunesse qui a brillé, qui a passé comme l'éclair! pas un ne sait plus même ton nom! On ne dit même pas, en parlant de toi: elle est morte! on l'a tuée! car on ne sait même pas si tu es morte; on ne sait pas si c'est une femme qui a été immolée aujourd'hui. Eux cependant, les heureux de ce monde, les ingrats, ils se livrent à de nouvelles victimes qu'ils écraseront avec le même sang-froid impitoyable. Oh! morte ainsi! morte pour eux et par eux! morte parce qu'elle était belle, pauvre et faible, et parce qu'elle s'est vengée! morte assassinée par cette ville qui l'a corrompue! Morte quand elle n'a plus eu à donner que son sang à cette ville infâme, qui lui avait pris son innocence et sa beauté! Morte pour qui? et par qui? juste ciel!

Oui, ce moment d'attente sur le bord de cette fosse fut un moment cruel. Ces tristes souvenirs m'assiégeaient en foule, à côté de ce cadavre. Toutes ces apparitions décevantes ou terribles repassaient devant moi avec un sourire ou une malédiction. J'étais la proie d'un horrible cauchemar. Je revoyais d'un coup d'œil toute cette histoire moitié vice et moitié vertu, où la vérité l'emporte sur la fiction, où le royal lambeau de pourpre est attaché sans grâce au plus vil haillon. Quel rêve affreux et sans fin j'avais fait là!

La nuit était tombée tout à fait quand revint le fossoyeur; il était à moitié ivre et il fredonnait une chanson bachique. Il fut très-étonné de nous retrouver à cette même place, mais cependant il se mit à l'œuvre. La bière fut descendue dans la fosse; la terre tomba sur ce bois sonore qui jeta un cri plaintif; peu à peu le bruit allait en s'affaiblissant.—Courage! dis-je au fossoyeur; il nous faut dans ce trou beaucoup de terre! Et pour mieux m'obéir, le brave homme se mit à danser sur la fosse, en reprenant sa chanson: J'aime mieux boire!

En ce moment nous étions seuls, Sylvio et moi; les curieux, n'ayant plus rien à voir, étaient partis.—Je m'enhardis jusqu'à me mettre à genoux. Je cherchai dans mon cœur quelque sainte prière, mais en vain. À peine pouvais-je retrouver quelques-unes de ces paroles consacrées à ceux qui ne sont plus:—De profundis clamavi ad te, et le fossoyeur répondait en faux-bourdon: J'aime mieux boire!

Sylvio m'arracha violemment à cette terrible scène:—Adieu, Henriette, adieu la fille de joie, mon cher et innocent amour! Je reviendrai demain.

Le lendemain, je revins seul, ma tête pleine de prières, mon cœur plein de pitié, mes yeux pleins de larmes, mes mains pleines de fleurs; mais arrivé à cette même place où se voyaient encore quelques gouttes de sang, il n'y avait déjà plus de tombe. Cette fosse vide et à demi comblée avait lâché sa proie; l'École de Médecine avait volé le cadavre; le fossoyeur, à jeun, avait repris, pour le revendre à un autre condamné, ce cercueil banal; les femmes de l'endroit s'étaient battues à qui aurait le linceul, pour se parer, vivantes, de ce vêtement de la mort; la taie d'oreiller était échue au soprano napolitain; une autre fille de joie avait déjà acheté, pour en parer sa tête chauve, ces beaux cheveux noirs.—Rien n'était plus.

Ce dernier outrage, ou plutôt ce dernier supplice, après le dernier supplice, me parut horrible. Pour la dernière fois que cette pauvre fille échappait à ma pitié, ce fut la plus affreuse. À présent il m'était impossible de retrouver d'elle, même un lambeau! En ce moment, je m'avouai vaincu sans retour. À force de sang-froid, de persévérance et de triste courage, je l'avais suivie jusqu'au bout dans son sentier funeste de candeur et de vices, de fleurs et d'épines; mais, arrivé là, je perdais sa trace sans retour. J'avais pu la disputer à la corruption, à la maladie, à la misère, à la prostitution, au bourreau, au fossoyeur.... je l'aurais disputée aux vers du tombeau; mais allez donc l'arracher au scalpel du chirurgien! Eh! malheureux! n'as-tu pas voulu aussi la disputer au nouvel art poétique de ton pays!