Si Azor comprenait mieux son devoir, si Azor avait conservé un souvenir reconnaissant de toutes les bontés que le roi de la création a eues pour lui, Azor pousserait droit à l'ennemi, et, pendant qu'il attirerait son attention, le roi de la création pourrait prendre le large. Mais Azor demeure en arrêt, regardant avec un mélange de curiosité et d'appréhension cette grosse bête dont il ignore le nom. Il arrête, c'est tout ce qu'on peut demander au chien d'arrêt le mieux dressé; que le roi de la création fasse feu; on verra après!
IX
L'inventeur du bouton inamovible serait peut-être resté dans la même pose jusqu'au jugement dernier, si l'ennemi n'eût «dessiné, comme on dit, un mouvement offensif».
L'instinct de la conservation, si puissant chez tous les êtres vivants, chez le roi de la création comme chez tous les autres, fit que l'inventeur du bouton inamovible dessina un mouvement de retraite à reculons.
L'ours, ayant fait dix pas en avant, s'arrêta; le roi de la création s'arrêta aussi, après avoir fait dix pas en arrière.
L'ours se remit en marche, le roi de la création s'éloigna, toujours à reculons, et s'arrêta quand l'ennemi s'arrêta. En termes militaires, cela s'appelle, je crois, «se retirer en bon ordre».
Mais n'abusons pas des termes. Si le roi de la création faisait face à l'ennemi, c'est qu'il avait une peur Horrible que l'ennemi ne lui sautât sur le dos dans le cas où il le perdrait de vue un seul instant; s'il reculait à pas comptés au lieu de fuir à toutes jambes, c'est qu'il craignait qu'un mouvement trop brusque ne fût considéré par l'ennemi comme une invitation à le poursuivre. M. Colin-Tampon avait entendu dire par sa nourrice que les loups ne se jettent sur les voyageurs que quand les voyageurs font mine de se sauver. Il pensait que ce qui était vrai pour les loups était peut-être vrai pour les ours aussi, et il agissait en conséquence.
Un spectateur plus désintéressé dans la question et plus maître de lui-même que ne l'était M. Colin-Tampon, aurait peut-être remarqué que les regards de l'ours étaient fixés sur un objet placé derrière M. Colin-Tampon, et non pas sur le conseiller municipal lui-même. Ses haltes successives témoignaient, en réalité, que son âme d'ours était en proie à l'hésitation.
Il souriait par moments, en voyant que le chasseur et le chien, au lieu de lui barrer le passage et de l'empêcher d'atteindre l'objet de sa convoitise, reculaient peu à peu et semblaient ainsi l'inviter à s'approcher sans faire tant de cérémonies.
M. Colin-Tampon, lui, se figurait que Martin avait soif de sang humain, tandis que Martin guignait tout le temps les pommes vermeilles d'un pommier vers lequel M. Colin-Tampon battait en retraite sans le voir, puisqu'il lui tournait le dos.