«Que doit être l’Opéra-Comique, sous la prochaine direction?» Voilà un paragraphe de votre questionnaire qui me paraît au moins indiscret. Souffrez que je n’y réponde point; d’autant que j’estime bien téméraire d’oser préjuger du sens dans lequel aiguillera l’art musical de demain. Souhaitons simplement qu’un aimable éclectisme soit la principale qualité de notre futur directeur; qu’en son hospitalière maison, toutes les opinions puissent avoir accès: en un mot, souhaitons un directeur qui aide à la production musicale, sans prétendre la diriger.
A votre seconde question, réponse est facile. L’Opéra-Comique ne peut pas proscrire les chefs-d’œuvre de l’ancien répertoire qui firent sa gloire, et quelquefois sa fortune. Il nous doit aussi de tenter d’heureuses incursions dans le domaine lyrique étranger que nous ne connaissons pas. Mais l’important, surtout, serait d’ouvrir, et toute grande, la porte aux jeunes musiciens français qui, depuis si longtemps, attendent sous l’orme; et me voici, tout naturellement, en face de votre troisième point d’interrogation.
Certes, non, l’Opéra-Comique ne peut pas suffire à la production des compositeurs français. J’en atteste la centaine de drames lyriques qui, à ma connaissance, moisit dans les cartons de nombre de mes collègues. A ce propos, cher monsieur, admirons l’étonnante logique qui consiste à produire à grands frais des compositeurs auxquels, dès que leur talent est reconnu, paraphé, diplômé, on refuse tout moyen de l’utiliser. Un exemple: J’ai eu le prix de Rome en 1878 et c’est seulement cette année qu’à l’Opéra sera jouée ma Cloche du Rhin. C’est-à-dire qu’il m’aura fallu vingt ans d’efforts, vingt ans d’enragés piétinements, pour arriver enfin au public.
«Le génie n’est qu’une longue patience», a dit quelqu’un. Parions que ce quelqu’un est un pauvre musicien vierge et martyr.
Samuel Rousseau.
M. Silver.
L’Opéra n’ayant pas pour mission de faire débuter les jeunes compositeurs (si ce n’est parfois avec un ballet), il ne leur reste donc qu’un théâtre: l’Opéra-Comique.
C’est cet unique théâtre qui est le point de mire de tous les jeunes auteurs, et cet unique théâtre, jusqu’à ce jour, ne les joue pas, ou peu; de là cette soi-disant décadence de la musique de théâtre en France, actuellement, chez les jeunes.
Le nouvel Opéra-Comique devra donc sortir de sa réserve excessive et ouvrir toutes grandes ses portes à la nouvelle génération; c’est son devoir vis-à-vis l’art lyrique français.