Mon désir le plus vif est de t’aider dans ton travail...

Est-il donc si nécessaire que tu ailles à la Bourboule, alors que tu n’y resteras que quinze jours à peine? ce temps me paraît bien court pour un traitement sérieux. Ne pourrais-tu recourir tout simplement aux eaux d’Enghien?

Consulte un peu là-dessus ton médecin. Demande-lui donc aussi, par occasion, si c’est une bonne chose pour tes nerfs que cette abominable odeur musquée ou ambrée qui parfume tes lettres dont s’imprègne toute ton organisation. Les odeurs sont sans doute agréables, mais encore faut-il du choix.

Adieu, je t’embrasse et t’aime bien.

Regnier.

Le soir de la première arriva (5 septembre 1877). Ce fut un gros succès pour la débutante. Aussitôt après la représentation, ne se tenant pas de joie débordante, elle écrit à son maître cette lettre enthousiaste:

Mercredi soir, minuit et demi.

Mon bon Maître,

Je viens de remporter un grand succès, et je ne veux pas m’endormir avant de vous remercier, vous à qui je le dois; je n’ai jamais été heureuse comme ce soir, et je crois que mon affection pour vous augmenterait encore si cela était possible. Une seule chose troublait ma joie, c’était de ne pas vous savoir là pour vous récompenser de toutes vos peines. A chaque applaudissement, je pensais à vous, mon cher Maître, qui m’avez donné votre temps, qui m’avez assuré mon avenir. Jamais affection n’a été plus profonde, jamais reconnaissance n’a été plus sincère, croyez-le bien, mon bon Maître. Sans vous je ne serais rien, et depuis deux heures on me dit que je suis une artiste. Avec vous je laisse parler mon cœur. Vous ne pouvez vous figurer tout ce que renferme ce mot: artiste, pour une petite fille qui, hier encore, doutait de l’avenir, et qui avait besoin de relire vos lettres pour se donner du courage. Mon plus grand succès a été au troisième acte, dans la partie dramatique du rôle. J’en suis doublement heureuse.

N’allez pas prendre pour de la vanité ce qui n’est que l’effet de la joie que je ressens depuis une heure.