La grande artiste qui va débuter ce soir à l’Opéra est de l’admirable lignée qui a donné à l’École de chant français les Falcon, les Marie Cabel et les Miolan-Carvalho.

C’est à présent la plus connue, la plus célèbre de nos artistes à l’étranger. En Amérique, elle est la reine aimée et fêtée. «La Calvé! la Calvé!» Quand les Américains ont dit cela, ils ont tout dit. Son nom sur une affiche à New-York ou à Philadelphie, ou à Boston, ou à Chicago, c’est 60.000, c’est 80.000 francs de recettes assurés par soirée. Aussi les impresarii l’entourent-ils de leurs soins! Elle signera demain, si elle le veut, un traité pour soixante représentations à raison de 10.000 francs l’une. Mais elle hésite à traverser encore l’Océan; elle a ici sa mère, une admirable paysanne aveyronnaise, et son frère qu’elle adore. Elle a la fortune, elle ne dépend que d’elle-même.

Ce rêve!

Physionomie d’artiste bien curieuse et bien rare par la complexité et l’intensité de sa nature.

Elle est née en Aveyron, dans un village voisin de Milhau. Elle a reçu une éducation religieuse; elle avait presque la vocation du cloître. A dix-huit ans, elle change. Elle vient à Paris avec le goût du théâtre. Elle travaille un an avec le professeur Puget, puis avec Mme Marchesi, et se fait engager à la Monnaie de Bruxelles. Victor Maurel la prend au Théâtre-Italien pour lui faire créer L’Aben Ahmed, de Théodore Dubois; elle passe de là à l’Opéra-Comique, où elle crée le Chevalier Jean, de Victorin Joncières; elle y échoue, d’ailleurs. C’est à ce moment qu’elle devient l’élève de Mme Rosine Laborde qui la fait beaucoup travailler. Elle part alors pour l’Italie, s’y trouve en contact avec de grands artistes, Mme Eléonora Duse, entre autres; elle tombe malade, et, tout à coup, son cerveau s’illumine, elle a compris, elle sera, elle aussi, une véritable artiste. Il faut entendre avec quelle sincérité, quelle modestie charmante et aussi quelle clairvoyance d’esprit elle explique sa transformation:

«Je suis devenue une artiste le jour où j’ai oublié que j’avais une jolie voix pour ne penser qu’à l’expression des musiques que je devais interpréter. Et cela m’est venu soudain, après une convalescence! Tant que j’étais une belle fille, bien portante, solide, on s’accordait avec raison pour ne me trouver d’autre talent qu’une voix de qualité. Du jour où j’ai souffert, ma sensibilité, sans doute endormie jusque-là, s’est éveillée; j’ai compris une foule de choses obscures pour moi, et j’ai senti naître en moi le besoin de faire passer dans l’âme des autres l’émotion que la mienne percevait. Je peux même dire que, du même coup, ma conscience morale s’éveilla; je me sentis devenir meilleure. Je pris la notion de certains devoirs qui n’étaient auparavant pour moi que fariboles! Oui, il m’a semblé que je naissais à l’art en même temps qu’à la souffrance.»

Et, de fait, Emma Calvé commence sa réputation en Italie. Aussitôt rétablie, la voilà qui se fait follement applaudir à la Scala de Milan, au San-Carlo de Naples, à l’Argentina de Florence. Elle y chante le répertoire français et crée la Cavalleria Rusticana et L’Ami Fritz, au théâtre Costanzi, de Rome. Dans Hamlet, le rôle d’Ophélie lui vaut un triomphe fantastique; elle en fait une nouvelle création, puissante, farouche, violente, laissant hardiment de côté la tradition pâle, langoureuse, douceâtre de ses devancières.

Depuis, elle est venue à Paris en 1892 pour y créer, à l’Opéra-Comique, La Cavalleria Rusticana, puis La Navarraise, et y reprendre Carmen que personne ne chante comme elle, à présent, en Europe. Elle partit ensuite pour l’Amérique et y retourna trois fois au milieu d’un succès sans cesse grandissant. L’an dernier, elle créait ici cette admirable Sapho, si ardente, si humaine et si belle!

Emma Calvé sort d’une nouvelle et longue maladie. Mais elle est superbement en voix. Rosine Laborde nous disait l’autre soir que jamais son organe n’avait été plus pur, plus souple, plus étendu, plus éclatant. C’est donc une soirée de gala que l’Opéra nous donne ce soir. Emma Calvé va nous révéler cette Ophélie qu’elle a chantée partout, excepté à Paris et à Berlin, partout en Italie, à Saint-Pétersbourg, à Madrid, à Londres, dans toute l’Amérique.

Et qu’on ne s’attende pas à l’Ophélie avec le sourire figé de la tradition, à l’Ophélie de convention qui vocalise pour le plaisir d’imiter la petite flûte; Emma Calvé voit une Ophélie passionnée, une grande amoureuse devenue folle par amour, et elle entend donner une «expression» aux vocalises du fameux air, ou même n’en pas donner du tout, si telle est son inspiration. En un mot, elle ne chante pas pour chanter, elle chante pour traduire de l’émotion et en créer.