«Mais baste! j’en ai vu bien d’autres... Et puis, Rostand va me faire le duc de Reichstadt. Avec cet espoir-là, je suis tranquille.»

Et son rire clair, son rire d’insouciance bohémienne, chassa en un clin d’œil au delà des verdures mouillées à présent baignées de soleil, les soucis provisoires...

Cette admirable énergie, cette incomparable volonté ont donné à Sarah une figure et une destinée presque en dehors de la réalité. Elle n’est plus seulement une artiste dont le génie traducteur s’adapte à toutes les formes de la beauté, elle se présente à son entourage, passionné pour sa nature, et au public, idolâtre de son art, avec la force et l’impersonnalité déconcertantes d’un élément. Et en effet son histoire est unique au monde. La voici au sommet de sa carrière, ayant connu les hauts et les bas de la chance capricieuse, mais familière surtout avec le triomphe, la voici à cinquante ans en possession du plus miraculeux de ses rôles, apporté sur un plat d’or par un exquis poète qui paraît avoir été créé exprès pour elle!

Quand on commençait à dire que jamais son étoile pâlissante ne retrouverait une Dame aux camélias, une Tosca, une Phèdre, une doña Sol, ou un Hamlet, on la voit soudain se transfigurer comme par magie sous l’uniforme blanc du fils de l’Empereur, de ce duc de Reichstadt, de cet Aiglon dont la France, l’Europe et les deux Amériques attendent déjà impatiemment l’essor.

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J’ai passé la veillée des armes à côté d’elle. Je ne l’ai pas quittée un instant durant la journée et la soirée d’avant-hier. De trois heures après midi à trois heures du matin, je l’ai vue debout, costumée, souriante, sereine, tour à tour rieuse, réfléchie, grondante, fâchée, câline, lyrique, tremblante d’émotion, une minute affaissée sous l’effort d’une scène capitale, la minute suivante redressée et prête de nouveau au combat...

Ce qui m’a le plus frappé hier dans sa physionomie, moi qui l’ai vue en tant d’occurrences diverses et opposées, c’est la douceur pacifiée de son regard, c’est l’expression de sérénité tranquille et forte de ses traits, illuminée, de temps en temps, d’une sorte de rayonnement joyeux.

Jamais je ne l’avais vue ainsi.

Dans le décor ravissant et clair de sa loge, située comme on sait dans l’ancien foyer des artistes de l’Opéra-Comique, elle va et vient posément, récitant un instant des vers nouveaux ajoutés par Rostand à son rôle, s’interrompant pour faire rectifier par ses deux caméristes un détail de son costume. Aucune fièvre. L’atmosphère bienfaisante du succès a calmé toute irritation. C’est le camp d’un général d’armée qui doit se battre demain pour la forme, car il ne peut être vaincu.

Elle me demande de dépouiller pour elle son courrier. Il y a là un tas de lettres et de dépêches qu’elle n’a pas le temps de lire. Je les ouvre. Tout le monde veut des places... Députés, académiciens, conseillers municipaux, artistes, journalistes traduisent tous à l’avance l’enthousiasme sécrété au dehors par les murs du théâtre et la hardiesse spéculatoire des marchands de billets. Mais il n’y a plus de places, depuis longtemps.