Oh! cette première. Salle élégante des grands soirs, bondée jusqu’au bonnet d’évêque. Public houleux, mal disposé. Des journalistes furieux de la suppression de la répétition générale, des femmes de théâtre intriguées par avance du sujet, qu’elles ne connaissaient pas, quelques potinières littéraires déclarant tout haut leur intention de manifester; le Dr Charcot et sa famille avaient emporté des sifflets à roulettes pour bien donner leur opinion. Les cafetiers du quartier mécontents de la suppression des cinq entr’actes habituels,—l’affiche en annonçait deux seulement,—protestaient à la claque, avec un personnel à eux, contre ce changement des traditions courantes qui gênait la vente des cinq bocks accoutumés. Ce public, plutôt mêlé, déclarait d’avance, dans les couloirs la pièce impossible. Oh, ces couloirs de premières, quelle collection d’âneries haineuses on peut ramasser là!

Le rideau se lève, Réjane fait son entrée: avec ses bras rouges de laveuse de vaisselle, dans sa toilette de bal de vraie bonne, elle est étonnante de vérité; elle tourne sous les yeux de sa maîtresse ravie, rougissante; ce jeu de scène plaisant et juste est applaudi. Au tableau des fortifications, quelques siffleurs scandent la scène de la grande Adèle; puis Réjane, si joliment chaste, joue son idylle, son triste et pudique abandon si bien que la salle ravie éclate en bravos et que la toile se relève deux fois. Les siffleurs et les applaudisseurs (parmi lesquels on remarque des ministres et leurs femmes) se tâtent au tableau de la Boule Noire, s’attaquent dans celui de la ganterie, sont aux mains au dîner des petites filles. On ne veut pas entendre le récit de Mme Crosnier, elle s’embrouille, perd la tête, recommence, on crie tout haut: Au dodo les enfants! on rit, on siffle. Sans Réjane, la pièce, là, sombrait à pic; un geste, un cri poignant, sincère, la salle est retournée. On l’applaudit, on la rappelle encore. Entr’acte. Dans la salle, le vent souffle en tempête. Antoine, indigné des ricanements de ses voisins, lance cette apostrophe: «Gueux imbéciles!» On se montre le poing, on échange des provocations, on siffle, on applaudit. C’est dans cette atmosphère que commence le tableau de la crémerie. Quand Réjane, triste, dans son pauvre châle sombre, entre apporter à Jupillon l’argent du rachat de sa conscription, le silence devient tout à coup profond dans la salle. D’une voix faible, remuant les entrailles, elle dit en s’éloignant: «Tu me rendras cet argent... pas plus que l’autre, mon pauvre ami, pas plus que l’autre», c’est une transformation du public. Elle est rappelée, acclamée par toute la salle. Acclamée encore à la chute du rideau de la rue du Rocher. La jolie trouvaille qu’elle a faite, dans la scène de l’hôpital, de cette toux qu’elle a seulement quand elle parle des choses d’amour, bouleverse les femmes, elles pleurent, elles battent des mains. Les deux derniers tableaux, sans elle, peuvent s’achever maintenant dans le bruit mêlé des applaudissements et des huées, qu’importe! La pièce d’Edmond de Goncourt vivra désormais plus d’un soir, Réjane est désormais aussi une grande comédienne.

Sardou, qui assistait à la première représentation de Germinie Lacerteux, écrivit une lettre charmante à Réjane pour la féliciter et pour lui dire qu’il venait de terminer sa comédie Marquise, pour elle, qu’elle n’avait plus qu’à fixer ses conditions au directeur du Vaudeville. Deslandes avait eu raison de ne pas aimer Germinie, elle allait lui coûter cher. Réjane était partie du Vaudeville avec 18.000 francs d’appointements, deux ans auparavant, elle y rentrait, de par la loi du succès, à 300 francs par représentation. «C’est cher, les grisettes,» disait le bon Deslandes avec un sourire. Marquise avait un premier acte délicieux. Réjane y fut charmante, gaie, et spirituelle, habillée à ravir; c’est encore une partie de son talent, le soin, la patience qu’elle met à chercher, à essayer jusqu’au dernier moment, la robe, le chapeau, les bijoux, jusqu’à la chaussure et au linge du personnage qu’elle doit représenter. La pièce de Sardou n’eut qu’un demi-succès. Une reprise de la Famille Benoîton, où elle joue cent fois le rôle créé par Fargueil, fut plus heureuse à l’Odéon. Elle aborda alors le vieux répertoire par Suzanne du Mariage de Figaro et le répertoire immortel de Shakespeare avec la Portia du Marchand de Venise, dans Shylock, l’adaptation délicate et supérieure du poète Ed. Haraucourt. L’influenza qui sévissait sur Paris atteignit Réjane et la pièce qui disparut de l’affiche après soixante représentations. Elle rentra à l’Odéon, dans la Vie à Deux, comédie-vaudeville en trois actes de M. Henry Bocage et M. de Courcy, qui réussit comme réussissent toujours ces aimables pièces.

Nous avions arrangé avec E. Bertrand, alors directeur des Variétés, que Réjane partagerait ses représentations en deux parties égales. Elle clôtura la première à l’Odéon, le 31 mai; elle reparut pour la seconde en octobre, boulevard Montmartre. Meilhac avait promis le manuscrit de sa pièce nouvelle pour ce moment-là, mais Meilhac n’était pas prêt. Elle accepta en l’attendant de créer Monsieur Betsy, comédie en quatre actes de MM. Paul Alexis et Oscar Méténier. Dupuis, Baron et Réjane donnèrent à cette pièce originale et cruelle une puissance de comique tout à fait supérieure. Elle, en écuyère du cirque, robe de chambre hongroise en drap rouge, chamarrée de brandebourgs noirs, bottée, la raie de côté, les cheveux collés à l’eau sucrée, la cigarette aux lèvres, les bras chargés d’innombrables bracelets porte-bonheur, donnait l’agrément délicieux de la vérité pittoresque.

Le 27 octobre 1890 première représentation de Ma Cousine, comédie en trois actes de Henri Meilhac. Ce fut le jour de la répétition générale de cette jolie œuvre que Paris s’aperçut des progrès extraordinaires que Réjane avait faits en quelques mois. En jouant dans une vaste salle, un rôle ample et dramatique, son jeu s’était élargi, ses nervosités s’étaient calmées, sa voix s’était posée, son articulation était devenue d’une netteté rare. Elle qui mourait d’inquiétude à chaque nouvelle création, était calme maintenant, sûre d’elle, presque indifférente. Elle sentait l’autorité qu’elle avait conquise; elle tenait le public au bout de ses doigts. Dans Décoré, dans Monsieur Betsy, elle formait avec ses partenaires un trio remarquable. Dans Ma Cousine, elle fut supérieure en tous points à ses camarades. L’auteur lui avait donné à vaincre cette difficulté: jouer un acte de trois quarts d’heure sans quitter sa chaise longue, elle sut en tirer un succès et faire, de ce petit meuble, une sorte de théâtre minuscule, elle amenuisa ses inflexions, ses gestes, ses mines, elle fut pétillante d’intelligence et d’esprit. Le deuxième acte, avec sa pantomime du milieu, obtint un succès éclatant. En répétant cet intermède, elle sentait bien que la pièce était un peu mince pour le cadre fantaisiste et bruyant des Variétés. La musique, composée par Massenet, était délicieuse mais ne s’enlevait pas en gaieté, il fallait le piment, l’éclat d’Offenbach au milieu, un peu d’Offenbach aussi dans la verve des acteurs; elle s’ingénia, chercha, elle fut inquiète et nerveuse jusqu’à ce qu’elle eût trouvé le point brillant qui manquait là. Rochefort avait baptisé une danseuse du Moulin rouge du nom harmonieux de Grille d’Égout. C’est avec cette jeune personne que Réjane étudia, quinze jours durant, la danse canaille et spirituelle qu’elle allait aborder dans la comédie. Quand, à la répétition, elle essaya pour la première fois le «chahut» devant Meilhac, il voulut le supprimer de la pantomime, Réjane tint bon. Elle travailla encore à le mettre au point comme pour une danse noble et compliquée. Elle avait vu juste, ce clou donna au deuxième acte un éclat particulier; par trois fois, sous les rires et les bravos de la salle, elle dut recommencer cette parodie de Grille d’Égout.

Ma Cousine remplit la salle des Variétés pendant six mois, d’octobre 1890 à avril 1891. Pendant qu’elle donnait sur le boulevard la sensation d’une comédienne arrivée au plus haut point de sa réputation, elle travaillait encore, à l’Odéon, à accroître son talent en répétant Amoureuse, de M. G. de Porto-Riche. Ce que Desclée avait fait dans les pièces de A. Dumas, ce que Sarah avait montré dans celles de Sardou, ce que la Duse présenta aux Parisiens dans son répertoire, enfin ce qu’on vit de rare et de supérieur en ces vingt dernières années, Réjane l’égala dans cette création incomparable. Amoureuse, tendrement amoureuse, depuis la pointe de ses petits pieds jusqu’à la courbe de ses épaules, les regards doucement troublés, la voix qui frémit, qui caresse, qui soupire, toutes les nuances dont est composé ce personnage délicieux furent rendues par elle avec une largeur, une justesse, une variété, une vérité dont je n’ai jamais vu l’équivalent.

Amoureuse n’obtint pas tout de suite le succès qu’elle méritait, la presse chicana son plaisir, fonça sur le troisième acte moins brillant. Heureusement les œuvres fortes peuvent attendre: à chaque reprise qu’en fit Réjane, en 1892, au Vaudeville, en 1896 et en 1899, elle eut la joie de voir les critiques tomber, disparaître comme nuées d’orage, pour faire place à la louange sans réserve, à l’accueil unanimement admiratif.

En l’année théâtrale 1891-1892, elle fit encore la navette entre les Variétés et l’Odéon. Sur la rive gauche, en plus d’Amoureuse, reprise pour les débuts de Guitry, elle mit à son répertoire Fantasio, d’Alfred de Musset; sur la rive droite, elle commença la saison par une reprise de la Cigale, elle la termina avec Brevet supérieur, la dernière comédie donnée par Henri Meilhac au théâtre de ses nombreux succès. Pauvre Meilhac! il avait eu toutes les peines du monde à finir sa pièce, la donnée était un peu triste pour les Variétés; il le sentait, il perdait confiance, il voulut même, aux dernières répétitions, reprendre son manuscrit; il était troublé, énervé, inquiet. Réjane, désolée, offrit d’abandonner ses représentations; lui voulait payer son dédit, donner 30.000 francs d’indemnité à Samuel, enfin il était dans un état d’esprit lamentable. «Vous êtes fou, cher patron, dirent affectueusement le directeur et la comédienne, vous aurez du succès, nous en répondons.» Ils ne se trompaient heureusement pas. Brevet supérieur fit deux mois de bonnes recettes. Meilhac fit encore pour Réjane deux petits actes charmants: Villégiature, qui fut donné aux spectacles d’abonnement du Vaudeville, et Miguel. Il travaillait à La Normande, une comédie en trois actes, dont le premier était seul achevé quand il lui écrivit cette dernière lettre:

Ce qui est incontestable, ma chère Réjane, c’est que vous êtes la première comédienne de ce temps. Et cela me donne une furieuse envie d’écrire pour vous la plus jolie comédie du mois dans lequel elle sera jouée,—une comédie sans patois ni déguisement.—En attendant, comme j’en ai commencé pour vous une avec patois et déguisement, je vais tâcher de la finir et j’irai vous voir lundi 22 novembre, à deux heures.

Je vous embrasse.