—Le public ne peut me paraître que charmant: il m’adore. Dans les grandes villes d’Amérique tous les gens d’une certaine classe comprennent le français, et comme le prix des places est naturellement fort élevé, il y a beaucoup de ceux-là qui viennent m’entendre. A certains endroits, même, j’ai de véritables salles de «première» où on souligne des effets de mots, des intentions très fines de langue.
—Mais ceux qui ne comprennent pas le français?
—Il y a les livrets qu’on se procure avant la représentation et qui renferment le texte français avec la traduction en regard. Cela produit même un effet assez curieux: quand on arrive au bas d’une page, mille feuillets se tournent ensemble; on dirait, dans la salle, le bruit d’une averse qui durerait une seconde.
Je m’amusais infiniment à ces détails, et à la façon dont mon interlocutrice me les racontait. Je l’aurais bien interrogée jusqu’à demain; mais il était tard, et je devenais indiscret. Je posai vite ces quelques dernières questions:
—Quels sont les artistes qui vous accompagnent?
—Ils sont vingt-deux: les principaux sont, pour les hommes: Rebel, Darmon, Duquesnes, Fleury, Piron, Angelo, et un autre artiste dont l’engagement se discute encore; pour les femmes: Mmes Méa, Gilbert, Seylor, Semonson, Fournier.
—Votre répertoire?
—C’est mon répertoire courant: Théodora, la Tosca, Cléopâtre, etc., etc.
—Vos bagages?
—Quatre-vingts caisses environ.