2o Si l’on peut donner à une pièce à thèse des personnages réels, vivants, concrets?
Forcément, malgré toute l’habileté de l’auteur, et sa souplesse à imiter la vie, les personnages de ce genre de pièce ont quelque chose de rigide, d’implacable. N’importe où ils vont, ils y vont avec un billet d’aller et retour en poche. Il leur manque l’imprévu, le délicieux illogisme de la vie.
3o Si je ne trouve pas qu’il y ait excès dans le souci actuel d’exactitude minutieuse de mise en scène, décors, ameublements?
Certes oui, il y a excès dès lors qu’il y a minutie; puisqu’au théâtre la minutie se perd, disparaît. Chercher la dominante des choses et des êtres, s’y tenir. Tout le reste est inutile. Quant aux réactions exagérées dans le sens de la simplicité, elles font sourire. On vous parle de reconstitutions shakespeariennes pour cet hiver... Allons, tant mieux!
Et puis vous voudriez m’interroger aussi sur les causes du succès des bouisbouis, cafés-concerts, la mort du drame historique, etc.
Tout cela, mon ami Huret, c’est beaucoup d’affaires.
Il faudrait parler de la cherté et de l’incommodité des places, de la longueur des pièces et de leurs entr’actes; de la paresse du public français, paresse venant surtout d’une trop rapide compréhension; du peu d’attention que nous portons à toutes choses, du besoin de se mettre en scène qui dévore tous les spectateurs, les empêche d’écouter, cabotins eux-mêmes... Mais c’est tout un livre que vous me demandez. Venez me voir un jeudi. Nous le causerons, ce livre!
Votre
Alphonse Daudet.