J'aimerais à vous voir acquérir plusieurs des ouvrages d'Alfred de Vigny, toujours en éditions originales, par exemple: Cinq-Mars, 2 volumes in-8º, 1826; Servitude et Grandeur militaires, 1 volume in-8º, 1835; Stello, 1 vol. in-8º, avec 3 vignettes sur bois de T. Johannot, 1832; ses différents recueils de poésies, et surtout ses pièces de théâtre, la Maréchale d'Ancre, 1831; Chatterton, 1835; le More de Venise, 1829, toutes de format in-8º.
On recherche en ce moment les ouvrages de Stendhal (Henry Beyle); je comprends qu'on achète le Rouge et le Noir, un de ses plus beaux romans, 1831, 2 volumes in-8º; La Chartreuse de Parme, et l'Abbesse de Castro; les autres livres de ce grand écrivain sceptique me séduiraient moins. Pourtant son ouvrage, De l'Amour, paru en 1822, en 2 volumes in-12, m'a vivement intéressé. Un pareil livre, si hardi et si froidement réaliste, dut faire sensation au milieu de la littérature plate, fade ou mystique de ce moment de transition, où l'école qui se prétendait issue de nos grands classiques était à l'agonie, et où le romantisme était encore au berceau.
Quoique les différents ouvrages d'Alexandre Dumas aient d'abord été imprimés comme volumes de cabinets de lectures, sur papier médiocre, il est intéressant d'avoir ses principaux romans et ses meilleures pièces. On connaît peu son volume de début en prose: Nouvelles contemporaines, petit in-12, paru en 1826; il est d'ailleurs très rare. Henri III et sa cour, 1829, in-8º; Angèle, 1834, in-8º; Antony, 1831, in-8º; Catherine Howard, 1834, in-8º; Térésa, 1832, in-8º; sont ses pièces les plus recherchées.
Achetez les Iambes, d'Auguste Barbier, publiés chez Urbain Canel et Ad. Guyot, en 1830, in-8º. Ce livre puissant et viril est le seul du poète qui mérite d'entrer dans une bibliothèque bien composée. La première édition est recherchée.
Choisissez quelques volumes de Théophile Gautier, ce grand artiste ciseleur en poésie et en phraséologie, ce «parfait magicien ès langue française», comme l'appelait Baudelaire. Si je ne consultais que mon goût personnel, je vous dirais de commencer par acquérir non pas ses premières œuvres, mais l'un de ses recueils de poésie les plus récents, Émaux et Camées, un vrai chef-d'œuvre à tous les points de vue. La première édition, publiée en 1852, chez Eugène Didier, est un petit bijou typographique, sorti de l'imprimerie de Simon Raçon. Quelques années après, en 1858, les éditeurs Poulet-Malassis et de Broise réimprimèrent ce beau livre augmenté de plusieurs pièces. Leur édition, recherchée aujourd'hui autant que la première, est entièrement en caractères italiques, avec fleurons sur bois en tête de chaque pièce; c'est une des plus belles publications de ces intelligents imprimeurs-éditeurs.
Le premier recueil, Poésies de Théophile Gautier, paru en 1830, chez Ch. Mary, est d'une grande rareté et se vend fort cher, de même que la seconde édition de Paulin, 1833, sous le titre Albertus ou l'Ame et le Péché, titre du long poème qui termine le volume. On recherche aussi les Jeune-France, romans goguenards, 1835; la Comédie de la Mort, recueil de poèmes et poésies paru en 1838, dans le format grand in-8º; les premières éditions de ses différents autres livres, romans ou voyages; Fortunio, 1838 (très rare et l'un de ses plus intéressants romans), Une larme du diable, 1839, Tra los montes, etc., mais on s'arrache surtout les exemplaires de Mademoiselle de Maupin, 1836, 2 volumes in-8º. Dans ces derniers temps la passion des amateurs pour ce livre, lorsqu'il est broché avec les couvertures conservées, est arrivée presque à la folie.
Plusieurs exemplaires ont été vendus de 1,000 à 1,500 francs. Quoique grand admirateur du style éblouissant de Th. Gautier, de cette prose à facettes de diamants, dont le scintillement vous empêche de voir que le fond manque quelquefois, je trouve ce livre bien imparfait, toute réserve faite pour la préface, qui est un chef-d'œuvre. Je ne comprends pas qu'on le paye aussi cher. Mais allez donc parler de raisonnement à des bibliomanes, qui achètent un livre pour le seul motif qu'il est rarissime, ou encore parce que la mode l'a désigné à leur convoitise!
Si vous tenez à avoir Mademoiselle de Maupin, achetez donc la belle édition que vient de publier L. Conquet, en 2 volumes admirablement imprimés par G. Chamerot. Pour le quart du prix que vous emploieriez à acquérir l'édition originale, vous aurez un exemplaire de luxe, et je vous assure que vous serez heureux d'avoir suivi mon conseil. Vous trouverez dans cette édition une intéressante notice bio-bibliographique de M. Charles de Lovenjoul, le gentilhomme bibliophile, qui a voué à Th. Gautier, comme à Balzac et à G. Sand, une véritable admiration, laquelle n'est pas stérile puisqu'il nous donne sur ces écrivains des études remplies de documents inédits et d'aperçus nouveaux, pleins de charme.
L'édition originale du Capitaine Fracasse, parue chez Charpentier, en 1863, 2 volumes in-12, après avoir valu, pendant plusieurs années, modestement 3 fr. 50, est cotée aujourd'hui 50 ou 60 francs. C'est cher pour un livre aussi récent, mais cette fantaisie est si intéressante! Moi, j'ai acheté aussi avec plaisir la grande édition illustrée par Gustave Doré, premier tirage, de 1866.
Cela me fournit l'occasion de vous dire, mon ami, que, dans une prochaine lettre, je vous citerai un certain nombre de livres illustrés que l'on recherche maintenant et qui ont vraiment un certain mérite. Mais, auparavant, je terminerai l'énumération des principaux ouvrages de notre époque, dont les premières éditions peuvent figurer dans votre bibliothèque.