Si vous voulez faire relier vous-même vos livres,—ainsi doit agir tout véritable bibliophile,—sans vous en rapporter exclusivement à votre libraire, comme l'acheteur de volumes «à la toise», commencez par choisir un bon relieur. Dès lors, sans vous laisser entièrement guider par lui, vous pourrez écouter ses conseils.

Vous comprendrez aussi qu'il est utile d'observer et d'étudier les reliures anciennes, autant pour la satisfaction qu'on retire de ces connaissances, dans la conversation avec de vrais amateurs, que pour être apte à donner son avis au relieur auquel on confie ses volumes. En effet, chaque époque a eu son style, en cela comme en toutes choses, et un homme de goût doit toujours s'attacher à faire concorder le genre de la reliure qu'il fait exécuter, avec l'ouvrage lui-même. La date du volume doit guider l'artiste pour l'ornementation de la reliure, et tout vrai bibliophile est tenu de pouvoir renseigner cet artiste.

Ainsi un amateur comme vous, mon ami, doit savoir qu'avant le XVIe siècle les volumes, soit manuscrits antérieurs à l'invention de l'imprimerie, soit imprimés datant des quarante premières années de cette découverte, étaient ordinairement reliés avec des ais en bois. La plupart étaient recouverts de cuir estampé ou repoussé, d'une très grande solidité. En remontant plus loin encore, les manuscrits du moyen âge étaient ornés de reliures en métal, soit en cuivre ciselé, doré ou poli, soit en fer découpé à jour, et souvent avec des incrustations d'émaux ou de pierreries, ou encore avec des sujets en métal repoussé ou en ivoire sculpté. Plusieurs beaux spécimens de ces reliures se trouvaient dans la collection célèbre de feu M. Ambroise Firmin-Didot. Des maisons spéciales, comme celle de M. Gruel-Engelmann, ont quelquefois imité et exécutent encore avec succès des copies de belles reliures de ce genre.

Dans la première moitié du XVIe siècle on relia solidement les livres, en employant soit des plats en bois mince, soit de forts cartons, recouverts le plus souvent de peau de truie ou de cuir, avec dessins à froid. Quelques reliures exécutées pour le roi François Ier, plus tard d'autres faites pour Diane de Poitiers, et quelques-unes aussi ayant appartenu à Henri II, sont conservées encore comme des œuvres d'art.

On ne commença guère qu'en 1520 ou 1530 à employer l'or sur le cuir des reliures. Et il paraît que les premiers ouvriers qui furent chargés de ce travail étaient des «doreurs de bottes», dont le métier consistait d'abord à tracer des arabesques dorées sur les bottes des gentilshommes galants et coquets de l'époque. Il faut dire que dès ce moment les artistes relieurs ou doreurs sur cuir atteignirent à la perfection. On connaît deux noms de doreurs sur cuir qui travaillaient sous Henri II, et peut-être plus tard: Jehan Foucault et Jehan Louvet, ouvriers très habiles que durent employer les relieurs contemporains. Les reliures exécutées pour Charles IX, Catherine de Médicis, sur la plupart desquelles on voit la lettre K reproduite en différents endroits; celles de Henri III, avec la tête de mort et la devise: Spes mea Deus; celles de Henri IV et de Marguerite de Valois, souvent couvertes de dorures, composées de branches de feuillages, de volutes, d'entrelacs de filets, etc... toutes ces œuvres remarquables d'artistes qui s'appelaient Clovis Ève et Nicolas Ève et autres, sont souvent de véritables bijoux précieux.

N'oubliez pas de remarquer, quand vous en verrez, les reliures faites à peu près vers cette époque, pour un grand amateur, Jean Grolier, lesquelles sont presque toujours ornées de superbes dessins de filets entrelacés, quelquefois en mosaïque, avec une grande science de composition et un goût parfait. La plupart de ces volumes portent d'un côté la devise: Joh. Grolierii et amicorum, et de l'autre côté: Portio mea Domine sit in terra viventium. Toutes ces reliures sont fort recherchées, de même que celles d'un autre amateur, ami de Grolier, un Italien, Thomas Maïoli, qui confiait ses volumes évidemment aux mêmes artistes. Il avait pris aussi une devise semblable: T. Maioli et amicorum. Un autre illustre amateur de livres, Jacques-Auguste de Thou, fit exécuter des reliures très riches et admirablement ornées, auxquelles deux relieurs et libraires du temps, Pierre Gaillard et Pierre Portier, travaillèrent probablement.

L'examen de toutes ces reliures vous guidera, si vous avez de beaux et précieux volumes du XVIe siècle à faire relier, car ce sont là vraiment d'admirables modèles.

A la fin du règne de Henri IV et dans les premières années du règne de Louis XIII, un habile ouvrier, nommé Pigorneau, doreur de bottes comme ceux que nous avons cités, s'était mis à faire de la dorure de livres pour les relieurs. Il obtint un grand succès en exécutant ce que nous appelons aujourd'hui des compartiments à petits fers.

Sous Louis XIII et les premières années du règne de Louis XIV, la dorure à profusion fut à la mode. C'est de ce moment que date l'ornementation faite au pointillé sur un grand nombre de reliures. Un artiste surtout, celui qui travailla pour Louis XIII et Anne d'Autriche, le fameux Le Gascon, exécuta de petites merveilles en ce genre et dépassa de beaucoup tous ses contemporains. Le temps nous a heureusement conservé un certain nombre d'échantillons des ouvrages de ce maître en son art, qui fut en même temps un habile ouvrier, car le travail matériel de ses reliures, ce que nos contemporains ont nommé le corps d'ouvrage, est très soigneusement fait. Cette ornementation au pointillé, dont le dessin, souvent très compliqué, couvre entièrement les plats des reliures, est d'une grande richesse. Ce n'est déjà plus l'art majestueux et large du XVIe siècle, mais c'est infiniment gracieux. A la même époque on fit, aussi bien en Italie qu'en France, de nombreuses reliures dorées de la même manière, mais aucune n'approche de la finesse et de la netteté qui caractérisent celles de Le Gascon.

Vers la fin du XVIIe siècle, au moment où éclosent les chefs-d'œuvre de nos illustres classiques, la reliure redevient simple et peu ornée. On comprenait sans doute que ces œuvres grandioses ou sublimes n'avaient besoin d'aucun vêtement chamarré pour les faire paraître, et d'ailleurs l'impression elle-même en était peu soignée. Jamais ouvrages ne furent présentés au public d'une façon plus austère que les chefs-d'œuvre de Corneille, Molière, Racine, Pascal, La Fontaine, Boileau, La Rochefoucauld, Bossuet, La Bruyère, etc... Jamais volumes ne furent reliés aussi modestement; ce qui ne veut pas dire que les reliures fussent mauvaises ou même médiocres.