Après Bradel, qui se contenta de suivre les traditions du dernier Derome, une transformation sérieuse s'opéra dans l'emploi des substances premières destinées à la reliure. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle environ, les peaux avaient été préparées avec un grand soin, tant au point de vue du tannage qu'à celui de la teinture et du grain presque arrondi qui leur donnait un si bel aspect. C'est grâce à ces soins minutieux que les reliures les plus anciennes exécutées en maroquin, celles du XVIe siècle même, ont conservé jusqu'à nos jours cette solidité et cette fraîcheur de tons qui nous séduit. Depuis les premières années de l'Empire, jusqu'en 1840 à peu près, les peaux subirent une préparation toute différente. Les grains en furent allongés et on employa souvent du cuir de mouton, auquel on donna l'aspect de maroquin, au lieu du cuir de chèvre qui servait à cet usage. Les couleurs, devenues plus brillantes, étaient aussi moins solides, sauf le rouge, qui a bravé les injures du temps. Les meilleurs relieurs de cette époque, Bozérian, Courteval, Lefebvre, Simier, Thouvenin, ne laissent rien de remarquable, quoiqu'ils aient montré quelquefois, surtout le dernier, Thouvenin, une certaine habileté.

Cependant il faut dire à la louange de ces ouvriers, qu'ils firent preuve d'intelligence et de bon goût, en conservant presque toujours, sinon intactes, au moins peu rognées, les marges des volumes qui leur furent confiés. Le même éloge ne peut être adressé à tous leurs prédécesseurs du XVIIIe ou du XVIIe siècle; car, en général, ceux-là ne trouvèrent pas toujours utile de joindre cette qualité à celles qu'on se plaît à leur reconnaître.

Il est évident qu'à toutes les époques que je viens de vous faire parcourir, de nombreux relieurs existèrent à côté de ceux que je vous ai cités. Mais la plupart de leurs noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous; et d'ailleurs, mon ami, je n'ai pas la prétention de vous faire ici un cours, mais de vous fournir quelques données, qui suffiront à votre intelligence, je n'en doute pas.


XVII

A rénovation de la reliure à notre époque est due peut-être autant à la délicatesse du goût des bibliophiles modernes qu'à l'habileté des relieurs eux-mêmes. En effet, pendant la période de décadence que je vous ai signalée, surtout depuis la Révolution jusqu'au règne de Louis-Philippe, peu de belles bibliothèques s'étaient formées, peu de vrais amateurs avaient existé. Une collection de livres précieux était une satisfaction de grand luxe, que pouvaient seuls se donner autrefois la noblesse et les grands financiers. Et comme après la Révolution tout s'était démocratisé, la noblesse de race n'existant plus guère, la noblesse d'argent (!) n'existant pas encore, et la bourgeoisie n'étant pas alors assez riche pour songer à des dépenses superflues, tout ce qui était objet d'art attirait peu l'attention: les livres et les reliures devaient aussi subir cette crise.